Algerie et Sahel : une course contre la montre pour contrer l’influence marocaine

En moins d’un an, l’Algérie a opéré un virage diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, multipliant les gestes envers le Mali et le Niger. Après des mois de tensions avec Bamako, Alger a rétabli ses relations avec le Mali et rouvert son espace aérien aux appareils malien. Avec le Niger, l’ouverture s’est matérialisée par la livraison d’hélicoptères militaires, la relance de projets pétroliers et une commercialisation conjointe du brut nigérien. Une stratégie qui vise clairement à limiter l’expansion du Maroc dans la région.

Un rapprochement en urgence avec le Mali

La normalisation avec Bamako marque un tournant après quinze mois de crise sans précédent. Le 10 juillet, l’Algérie a rappelé son ambassadeur à Bamako, tandis que le Mali faisait de même à Alger. Les deux pays ont également rétabli leurs liaisons aériennes, mettant fin à une période de confrontation ouverte. En août, le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a évoqué une «convergence totale de vues» avec Alger, notamment sur le «respect de la souveraineté et la non-ingérence». Pour l’Algérie, ce rapprochement n’est pas seulement une question de relations bilatérales : le Mali est un partenaire clé au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), et sa perte d’influence dans ce pays avait fortement ébranlé sa position régionale.

Cette réconciliation s’inscrit dans un contexte où Bamako a rompu avec plusieurs partenaires traditionnels et renforcé ses liens avec Moscou. Alger, qui avait joué un rôle central dans la médiation au Mali, cherche désormais à retrouver son rôle de premier plan. La crise avait atteint son paroxysme après la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne en avril 2025, déclenchant une série de représailles diplomatiques. Le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien marquent donc une volonté de tourner la page.

Le Niger, terrain d’expérimentation d’une nouvelle diplomatie algérienne

Avec le Niger, l’Algérie a franchi une étape supplémentaire en combinant sécurité, énergie et coopération économique. En août, quatre hélicoptères militaires – deux Mi-24V et deux Mi-171 – ont été livrés aux forces nigériennes, accompagnés de matériel et de munitions. Peu après, le Premier ministre algérien s’est rendu à Niamey pour lancer le forage du puits Kafra Sud-Est 1. Parallèlement, Sonatrach et la Société nigérienne des produits pétroliers (Sonidep) ont lancé la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien. Une série de gestes concrets qui illustrent la volonté d’Alger de marquer sa présence dans un pays stratégique.

Cette approche s’appuie sur une grande commission mixte algéro-nigérienne, qui a défini des priorités dans les domaines de l’énergie, de la sécurité, des transports et des infrastructures. Les deux pays ont qualifié leurs relations de «stratégiques et irréversibles», un partenariat qui se veut désormais plus tangible que jamais. Pour Alger, le Niger représente un levier essentiel pour retrouver une profondeur stratégique au sud de ses frontières.

Une rivalité avec le Maroc qui dicte la stratégie algérienne

Cette dynamique s’inscrit dans un contexte régional marqué par une recomposition des alliances. Les trois pays de l’AES (Mali, Burkina Faso et Niger) ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux et renforcé leurs liens avec la Russie. Une transformation qui offre à l’Algérie une opportunité de retrouver sa place, mais qui expose aussi ses limites face à un rival plus agile : le Maroc. Ce dernier a su développer une stratégie d’influence diversifiée, combinant diplomatie, investissements, infrastructures et formation religieuse.

Les observateurs soulignent que le Maroc a tiré profit du déclin de l’influence algérienne au Sahel. Une analyse de l’International Crisis Group en 2024 notait que Rabat avait su exploiter les faiblesses d’Alger dans la région. Pour contrer cette avancée, Alger mise désormais sur des leviers économiques et militaires : gazoduc transsaharien, projets pétroliers et livraisons d’équipements. Mais cette politique reste avant tout réactive, dictée par la crainte de voir le Maroc consolider son emprise.

Le Mali, un test pour l’influence algérienne

La normalisation avec Bamako est un signe encourageant pour Alger, mais elle intervient après une crise profonde. La rupture avait été provoquée par la dénonciation par le Mali de l’accord de paix de 2015, puis aggravée par l’incident du drone en 2025. Le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien marquent donc une victoire symbolique, mais aussi une nécessité géographique : l’Algérie partage plus de 1 300 km de frontière avec le Mali, et la stabilité de ce pays est cruciale pour sa sécurité.

Le rôle du Niger dans ce rapprochement est également notable. Niamey, engagé dans une relation étroite avec Alger, a facilité le dialogue entre Bamako et Alger. Une dynamique qui renforce la portée régionale de cette réconciliation, même si les défis restent nombreux. La capacité d’Alger à peser durablement dans le Sahel dépendra de sa capacité à proposer une offre propre, au-delà de la simple logique de réaction face au Maroc.

Une reconquête fragile et limitée

La stratégie algérienne actuelle repose sur une logique de rattrapage. Après avoir perdu son rôle de médiateur au Mali, Alger tente de retrouver son influence en combinant sécurité, énergie et coopération bilatérale. Le Niger est devenu le laboratoire de cette politique, tandis que le Mali en constitue le principal test diplomatique. Le Burkina Faso, bien que moins visible, complète ce dispositif.

Cependant, cette reconquête reste fragile. L’Algérie est encore prisonnière d’une logique où la présence du Maroc dicte ses actions. Une puissance régionale devrait pouvoir proposer une vision autonome, mais pour l’instant, Alger semble avant tout préoccupée par la frustration de voir son rival tirer profit de ses propres erreurs. Une approche qui limite sa capacité à offrir une alternative crédible aux pays du Sahel.