Femmes migrantes au Sénégal : ces invisibles qui soutiennent l’économie

L’apport invisible des femmes migrantes à l’économie sénégalaise

Chaque 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes, une date qui commémore la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam en 1962, fondatrice de l’Organisation panafricaine des femmes. En 2026, l’Union africaine a choisi de mettre l’accent sur l’accès durable à l’eau et à l’assainissement, un enjeu qui touche particulièrement les femmes en migration. Pourtant, au Sénégal, ces travailleuses, souvent ignorées des statistiques officielles, constituent le socle invisible d’une économie qui ne pourrait fonctionner sans elles.

Les femmes migrantes, qu’elles viennent des campagnes sénégalaises ou d’autres pays africains, assument des rôles essentiels : domestiques dans les foyers dakarois, commerçantes ambulantes, aides familiales ou encore employées dans la restauration de rue. Sans leur travail, des pans entiers de l’économie sénégalaise s’effondreraient. Pourtant, leur contribution reste largement méconnue, et leurs droits fondamentaux — notamment l’accès à l’eau et à des sanitaires dignes — sont souvent bafoués.

Une migration interne aux conséquences invisibilisées

Avant de franchir les frontières, des milliers de jeunes femmes quittent les zones rurales pour rejoindre Dakar ou d’autres villes. Leur premier déplacement est souvent motivé par la recherche d’eau : dans de nombreuses régions du Sénégal, cette corvée quotidienne incombe aux femmes et aux filles, un fardeau qui limite leur accès à l’éducation et aux opportunités économiques. Une fois en ville, elles s’insèrent dans le secteur informel, qui emploie près de la moitié de la main-d’œuvre nationale, avec une majorité de femmes (51,3 % à l’échelle nationale, mais seulement 41,5 % à Dakar). Leur statut précaire — sans contrat, sans protection sociale — les expose davantage aux abus et à l’exploitation.

Ces migrantes internes représentent la première étape d’un parcours souvent plus long, vers l’Europe ou d’autres destinations. Pourtant, leur rôle dans la dynamique économique et sociale du pays est rarement reconnu, et leurs conditions de travail, y compris l’accès à l’eau et à l’assainissement, dépendent souvent de la bonne volonté de leurs employeurs.

Le Sénégal, terre d’accueil et d’hospitalité mise à l’épreuve

Le Sénégal n’est pas seulement un pays de départ : c’est aussi une terre d’accueil pour des milliers de migrants africains. Selon le dernier recensement, plus de 200 000 étrangers résident dans le pays, dont près de 45 % de femmes. La majorité provient de pays voisins : Guinée, Mali, Guinée-Bissau, Gambie et Mauritanie. Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les migrants représentent une part significative de la population locale.

Cependant, cette tradition d’hospitalité est aujourd’hui menacée par une montée des discours xénophobes. Des accusations infondées, comme celle d’un prétendu « grand remplacement » ou de pression sur les services publics, ciblent particulièrement les ressortissants guinéens d’ethnie peule. Ces discours, portés par certaines voix politiques, réclament un durcissement des conditions de séjour et une remise en cause du droit du sol pour les enfants nés au Sénégal de parents étrangers. Une rhétorique qui rappelle les violences xénophobes observées en Afrique du Sud, où des communautés sénégalaises ont elles-mêmes été ciblées.

Des vulnérabilités cumulées pour les femmes migrantes africaines

Dans ce climat de tension, les femmes migrantes africaines cumulent les fragilités. Beaucoup occupent des emplois domestiques ou de petit commerce informel, sans statut légal ni protection. Leur accès à l’eau et à des sanitaires dignes dépend souvent de leur employeur ou de leur réseau d’accueil, les rendant particulièrement vulnérables aux abus. Lorsque la xénophobie s’institutionnalise, ces femmes deviennent des cibles privilégiées, exposées au harcèlement, à l’exploitation ou à la violence. Leur précarité administrative les empêche souvent de porter plainte, par crainte de représailles ou d’aggravation de leur situation.

Les travailleuses maliennes, burkinabè et nigériennes, dont les pays ont quitté la CEDEAO en 2025, voient également leur statut juridique fragilisé. Sans la protection du Protocole CEDEAO de 1979, leur droit de séjour repose désormais sur des déclarations politiques bilatérales, révisables à tout moment. Un contexte qui aggrave leur vulnérabilité, surtout dans un Sahel marqué par une insécurité croissante, susceptible d’accroître les flux migratoires féminins vers le Sénégal.

Les frontières coloniales et leur héritage dans la xénophobie actuelle

Pour comprendre cette montée des tensions, il faut revenir aux frontières héritées de la Conférence de Berlin (1884-1885). Ces tracés arbitraires ont fragmenté des réseaux de parenté, de commerce et d’appartenance, créant des États postcoloniaux en quête de légitimité. La rhétorique de l’« autochtonie », qui désigne qui appartient « vraiment » au pays, sert de ciment à une identité nationale fragile, au prix de l’exclusion de ceux qui sont perçus comme des étrangers, parfois après des générations de présence.

Cette logique n’est pas nouvelle : elle rappelle l’afrophobie sud-africaine ou les violences xénophobes cycliques en Afrique. Mais elle s’accompagne ici d’une dimension genrée. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment la colonisation a reconfiguré les catégories de genre, puis comment les nationalismes postcoloniaux ont utilisé ces catégories pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes étrangères, leur fécondité et leurs enfants deviennent alors des cibles privilégiées de ce contrôle des frontières de l’appartenance.

Eau et assainissement : des droits fondamentaux souvent ignorés

Le thème de l’Union africaine pour 2026 — l’accès durable à l’eau et à l’assainissement — n’est pas anodin. Dans les quartiers périphériques de Dakar où s’installent les migrantes, internes ou africaines, les réseaux d’eau courante et d’assainissement restent partiels. L’absence de toilettes décentes expose particulièrement les femmes et les filles à des risques d’insécurité, notamment la nuit. Sur leur lieu de travail, leur accès à ces services essentiels dépend souvent du bon vouloir de leur employeur, sans cadre légal pour les protéger.

Une politique de l’eau qui ignorerait ces réalités manquerait sa cible. Sans un accès garanti à ces services, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront lettre morte pour celles qui en ont le plus besoin : les femmes en migration. Leur contribution à l’économie sénégalaise est indéniable, mais leur dignité et leurs droits fondamentaux ne peuvent plus être ignorés.

Une hospitalité à réinventer, une justice à rendre

La Journée internationale de la femme africaine ne doit pas se limiter à des hommages rituels. Elle doit être l’occasion de tirer une conclusion politique claire : sans les femmes migrantes, sénégalaises ou africaines, des pans entiers de l’économie sénégalaise s’arrêteraient. Sans un accès garanti à l’eau et à l’assainissement, les objectifs continentaux resteront inaccessibles pour celles qui en ont le plus besoin.

Le Sénégal a toujours incarné une forme d’hospitalité, la « téranga », qui dépasse les frontières. Mais cette hospitalité doit s’étendre à celles qui la font vivre au quotidien : les femmes migrantes. Leur reconnaissance n’est pas seulement une question de justice sociale, c’est une condition sine qua non pour atteindre les objectifs de développement durable et de dignité humaine.