Dioura, Tabrichat, Kati : anatomie des failles qui fragilisent l’armée malienne sous Assimi Goïta

Des soldats tombés au combat, d’autres faits prisonniers, des camps investis, des convois anéantis : au Mali, les revers militaires enregistrés en 2026 racontent bien davantage qu’une succession de mauvaises fortunes. Derrière chaque défaite se dessine un mécanisme discret mais déterminant, celui d’un commandement, d’un renseignement et d’une logistique qui n’ont pas su répondre à la menace. C’est précisément cette mécanique intérieure, rarement exposée, qu’il convient de décrypter.
Un fossé grandissant entre le discours de puissance et la réalité du terrain
Il existe aujourd’hui un écart difficile à masquer entre la rhétorique de fermeté entretenue depuis Bamako et ce que vivent les unités déployées sur le terrain. Depuis plusieurs mois, les forces maliennes encaissent des coups d’une violence inédite face au JNIM et au Front de libération de l’Azawad (FLA). Renvoyer systématiquement les soldats à un prétendu manque de courage ne résiste pas à l’examen des faits. Ces faits déplacent le débat vers une autre question : celle de la doctrine, du renseignement et de la chaîne de commandement.
Dioura, septembre : la chute d’un camp comme révélateur
Le 10 septembre 2026, le camp militaire de Dioura, dans le centre du pays, a été la cible d’une offensive d’envergure revendiquée par le JNIM. Le bilan établi à partir de sources militaires, sécuritaires et locales fait état d’au moins cent militaires maliens tués, auxquels s’ajoutent cinq membres russes d’Africa Corps. Le JNIM revendique de son côté un nombre plus élevé de combattants adverses éliminés ainsi que la capture de 93 personnes, des chiffres qui n’ont pu être confirmés de manière indépendante.
Un revers qui ne se mesure pas au seul nombre de morts
L’affaire de Dioura ne saurait se réduire à un décompte macabre. Perdre une position, abandonner du matériel et laisser des soldats entre les mains de l’adversaire constitue un revers opérationnel de première ampleur. Des analyses de sécurité indiquent que les assaillants se sont emparés d’une quantité importante d’armes, de munitions et de véhicules, sans que l’ampleur exacte du butin revendiqué puisse être vérifiée.
Et Dioura n’est pas un épisode isolé
L’attaque du centre du pays s’inscrit dans une séquence plus longue, marquée par une multiplication des coups portés au dispositif militaire malien.
Tabrichat, juillet : une colonne transformée en piège
Le 18 juillet, un convoi militaire malien circulant dans le nord du pays est tombé dans une embuscade dans la zone de Tabrichat, sur l’axe Anéfis-Bourem. Des sources proches des rebelles évoquaient plus de cinquante combattants tués, tandis que d’autres militaires auraient été capturés. L’armée malienne a confirmé l’embuscade et assuré que des frappes aériennes avaient permis au convoi de se dégager.
Des exécutions documentées et une exigence d’enquête
Plus préoccupant encore, des organisations de défense des droits humains ont documenté, à partir de vidéos analysées, l’exécution d’au moins dix-neuf soldats maliens après leur capture lors de cette attaque. Elles réclament une enquête indépendante sur des faits susceptibles de constituer des crimes de guerre.
Dans un tel contexte, se contenter d’évoquer des « soldats qui se rendent » relève d’une lecture partielle. Une armée peut perdre une bataille. Mais lorsque des militaires sont encerclés, capturés puis, dans certains cas, exécutés, la question de leur préparation, de leur renseignement, de leur soutien et de leur hiérarchie devient incontournable.
Kati, avril : quand la menace atteint le cœur du dispositif militaire
Le 25 avril 2026, le Mali a connu une série d’attaques coordonnées attribuées au JNIM et au FLA. Les assaillants ont frappé plusieurs zones stratégiques, notamment Kati, Bamako, Gao, Mopti et Sévaré.
À Kati, ville-garnison située à proximité de Bamako, le ministre de la Défense Sadio Camara a été mortellement blessé lors de l’attaque de son domicile. Son décès a été officiellement confirmé par les autorités maliennes.
Le symbole est lourd. Kati n’est pas un poste avancé isolé au milieu du désert : c’est l’un des principaux centres militaires du pays, adossé à la capitale. Qu’une coalition de groupes armés ait pu y conduire une opération coordonnée constitue, au minimum, un signal sérieux sur les capacités de pénétration et de renseignement de ceux qui combattent Bamako.
Le courage des soldats n’explique pas les défaites
C’est ici que le débat devrait s’ouvrir. Les militaires engagés au front ne décident ni de la doctrine générale, ni de l’organisation du renseignement, ni du déploiement des unités, ni des alliances militaires. Ces choix appartiennent à la chaîne de commandement politique et militaire.
Des alliances recomposées sans effet sur la pression armée
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pouvoir d’Assimi Goïta a fait de la souveraineté militaire et de la rupture avec certains partenaires occidentaux des marqueurs essentiels de sa politique. Le rapprochement avec la Russie et la présence d’Africa Corps ont accompagné cette réorientation. Pourtant, en 2026, les attaques du JNIM et du FLA démontrent que ce changement d’alliances n’a pas desserré l’étau armé. Les violences jihadistes ont même atteint, cette année, des niveaux particulièrement élevés dans l’ensemble du Sahel.
Cela ne signifie pas que chaque défaite peut être imputée personnellement à Assimi Goïta. Une guerre aussi ancienne et complexe ne se résume pas à un seul homme. Mais le chef de l’État est aussi le chef suprême des forces armées. À ce titre, les résultats de la stratégie sécuritaire conduite par son pouvoir peuvent légitimement être examinés, et le bilan actuel soulève de sérieuses interrogations.
- Des soldats tombent sur le terrain.
- D’autres sont capturés puis, parfois, exécutés.
- Des camps militaires sont investis.
- Des convois sont pris en embuscade.
- Un ministre de la Défense a été tué lors d’une attaque au cœur d’une ville militaire.
Dans ces conditions, exiger des comptes sur la stratégie n’équivaut pas à accuser les soldats. C’est au contraire refuser de faire porter aux hommes envoyés au front le poids de décisions prises au sommet.
Une armée peut-elle durer sans protéger ses hommes ?
Telle est peut-être la question centrale. Une armée ne se juge pas uniquement au nombre d’armes dont elle dispose ni à la fermeté des discours de ses dirigeants. Elle se juge aussi à sa capacité à anticiper une attaque, à protéger ses convois, à ravitailler ses positions, à évacuer ses blessés, à secourir ses unités encerclées et à empêcher que ses soldats deviennent des prisonniers ou des victimes exécutées.
À Dioura comme à Tabrichat, les images et les bilans disponibles révèlent une réalité bien plus brutale que les slogans politiques. Le soldat malien qui se retrouve encerclé n’est pas responsable de la stratégie nationale. Il est celui qui en paie le prix.
Ce que ces revers révèlent en profondeur
Lorsque les défaites s’accumulent, la question n’est plus seulement de savoir combien d’hommes sont morts. Elle est de comprendre pourquoi, malgré les changements d’alliances, les promesses de reconquête et les moyens engagés, l’armée malienne continue de subir de tels chocs. C’est là que se situe le véritable enjeu : non pas dans le courage individuel des combattants, mais dans l’architecture d’ensemble qui les envoie au combat sans toujours les protéger.