Analyse – La politique de l’opposition : contrer le Maroc est-il devenu la stratégie nationale de long terme de l’Algérie ?

Analyse – La politique de l’opposition : contrer le Maroc est-il devenu la stratégie nationale de long terme de l’Algérie ?

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Par Dr Mohamed Chtatou


Introduction

Peu de relations bilatérales dans le monde contemporain sont aussi durablement conflictuelles, et aussi lourdes de conséquences pour l’ordre régional, que celle qui lie l’Algérie et le Maroc. Depuis que les deux États sont sortis de la domination coloniale française et espagnole au milieu du vingtième siècle, leur relation a oscillé entre coopération prudente et hostilité ouverte, ponctuée par une guerre frontalière, des ruptures diplomatiques, des frontières fermées et une rivalité de type guerre froide pour la primauté régionale qui a survécu à toutes les générations de dirigeants des deux côtés du poste-frontière de Zouj Bghal. La question que pose cet essai est délibérément provocatrice : le fait de contrer le Maroc est-il devenu, dans les faits, la stratégie nationale de long terme de l’Algérie — la logique organisatrice de sa politique étrangère, de sa posture militaire, de sa diplomatie régionale, voire de certains éléments de sa légitimation intérieure ? Formulée de manière aussi tranchée, la thèse est difficile à soutenir intégralement. L’Algérie est un État de trente-deux millions d’habitants dont l’économie repose sur la rente hydrocarbure, avec une population jeune et souvent frustrée, des défis de gouvernance persistants, et des menaces sécuritaires le long de cinq frontières différentes qui n’ont rien à voir avec Rabat. Réduire l’action de l’État algérien à une obsession unique reviendrait à caricaturer une tradition de politique étrangère complexe, dépendante de son propre parcours historique et multicausale. Mais l’affirmation inverse — selon laquelle le Maroc serait accessoire à la stratégie algérienne — n’est pas davantage soutenable.

Cet essai défend une position médiane, développée à travers plusieurs dimensions imbriquées de la relation : l’opposition au Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables, les plus institutionnalisés et les plus coûteux de la politique régionale algérienne, sans pour autant épuiser l’horizon stratégique de l’Algérie. L’analyse procède de manière inductive plutôt qu’en affirmant d’emblée sa conclusion. Elle retrace les origines historiques de la rivalité dans la question de la frontière coloniale et la guerre des Sables de 1963 ; examine le différend du Sahara occidental comme fait structurant autour duquel la relation s’est organisée depuis 1975 ; passe en revue la littérature scientifique pertinente ; considère la dimension identitaire, trop peu étudiée, liée aux revendications concurrentes sur l’héritage amazigh ; documente l’expression de la rivalité dans la diplomatie, la politique intérieure, l’économie, la posture militaire, les modèles de développement concurrents et la diplomatie publique ; et se conclut en pesant les éléments pour et contre la thèse centrale de l’essai, avant de s’interroger sur la capacité des deux États à dépasser un cadre à somme nulle qui, selon quasiment toutes les mesures empiriques disponibles pour les économistes et politologues régionaux, a appauvri le Maghreb dans son ensemble par rapport à son potentiel manifeste.

Origines historiques : de la frontière coloniale à la guerre des Sables

Les racines de l’antagonisme algéro-marocain précèdent l’indépendance algérienne elle-même. La cartographie coloniale française avait, sur plus d’un siècle, redessiné la frontière saharienne et présaharienne séparant ce qui allait devenir l’Algérie du sultanat marocain, annexant à l’Algérie française des territoires — autour de Tindouf, Colomb-Béchar et la région de Figuig — que Rabat avait historiquement administrés ou revendiqués. L’indépendance du Maroc en 1956 a précédé celle de l’Algérie de six ans, et les nationalistes marocains, y compris le futur roi Hassan II, ont d’abord présenté la lutte de libération algérienne comme une cause maghrébine commune, offrant sanctuaire, filières d’armement et soutien diplomatique au Front de libération nationale (FLN) durant la guerre de 1954-1962. L’attente de Rabat — celle-là même qui structure depuis lors les récits de grief marocains — était qu’une Algérie indépendante et reconnaissante négocierait la restitution des territoires amputés par la colonisation. Cette attente s’est heurtée à la doctrine, adoptée par la direction algérienne postindépendance sous Ahmed Ben Bella, selon laquelle les frontières héritées de la colonisation étaient sacro-saintes et non négociables, principe qui serait ensuite consacré à l’échelle continentale par la résolution du Caire de 1964 de l’Organisation de l’unité africaine sur l’intangibilité des frontières coloniales.

Il en résulta la brève mais fondatrice guerre des Sables d’octobre 1963, au cours de laquelle les forces marocaines et algériennes s’affrontèrent dans les secteurs de Tindouf et de Figuig. Bien que ramenée à un cessez-le-feu en quelques semaines grâce à l’intercession de l’Organisation de l’unité africaine et à l’arbitrage éthiopien, cette guerre a laissé de part et d’autre un résidu de méfiance stratégique qui ne s’est jamais totalement dissipé. Pour la nouvelle élite révolutionnaire algérienne, la guerre confirma une perception de la monarchie marocaine comme voisin irrédentiste et expansionniste, allié à des intérêts occidentaux conservateurs ; pour le Palais marocain, elle confirma une lecture de l’Algérie comme État idéologiquement affirmé, proche de l’Union soviétique et prêt à recourir à la force contre un pays qui avait pourtant abrité son mouvement de libération. Ces deux lectures, aussi partisanes soient-elles, se sont révélées remarquablement durables, ressurgissant à chaque crise ultérieure (Chtatou, 2018, 10 décembre).

Perspectives académiques sur la rivalité

La littérature académique consacrée aux relations algéro-marocaines converge, avec quelques nuances d’accent, vers un diagnostic globalement similaire. Les travaux comparatifs sur la fourniture de sécurité régionale au Maghreb ont caractérisé les deux États comme des « pourvoyeurs de sécurité régionale » concurrents, dont les revendications de leadership qui se chevauchent engendrent une friction structurelle indépendante de tout différend particulier (Boukhars, 2019). Les historiens de l’Algérie française ont replacé la rivalité dans une généalogie coloniale et postcoloniale plus longue : les travaux de Stora situent les cent trente années d’occupation coloniale et la guerre d’indépendance au cœur de la formation de l’identité politique algérienne, d’une manière qui a façonné une culture de politique étrangère nettement souverainiste et anti-interventionniste, sensiblement plus méfiante à l’égard de tout engagement extérieur — y compris marocain — que ne l’est la trajectoire postcoloniale marocaine elle-même (Stora, 2020 ; Stora, 2021). Les travaux consacrés au Hirak de 2019 ont de même souligné que les revendications centrales du mouvement étaient d’ordre domestique et institutionnel — centrées sur la transparence et la redevabilité de l’élite dirigeante — même si des récits de menace extérieure ont ensuite été mobilisés par l’État dans les suites du mouvement (Souiah, 2021). Prise dans son ensemble, cette littérature ne conforte pas une lecture monocausale dans laquelle le Maroc expliquerait toute la politique étrangère algérienne ; mais elle identifie de manière constante la rivalité comme un trait structurant, et non accessoire, de l’ordre régional, dont les racines institutionnelles et psychologiques remontent aux expériences coloniales et révolutionnaires très différentes qui ont produit les deux États.

La dimension amazighe et identitaire

Une strate moins fréquemment examinée, mais analytiquement significative, de la rivalité concerne les revendications concurrentes sur l’identité et l’héritage amazighs (berbères). L’Algérie comme le Maroc comptent d’importantes populations amazighophones — respectivement concentrées en Kabylie, dans les Aurès et le Mzab en Algérie, et dans le Rif, le Moyen Atlas et le Souss au Maroc — et les deux États ont, à des rythmes et avec des degrés de sincérité variables, accordé une reconnaissance constitutionnelle officielle au tamazight, le Maroc en 2011 et l’Algérie en 2016 (Chtatou, 2019, 29 janvier). Pourtant, la signification politique attachée à l’identité amazighe diverge nettement entre les deux capitales, et cette divergence a périodiquement été intégrée à la rivalière plus large. En Algérie, le mouvement amazigh kabyle a parfois formulé des revendications d’autonomie que le pouvoir central a traitées comme une question sécuritaire ; les autorités algériennes ont, à l’occasion, accusé le Maroc d’encourager secrètement le séparatisme kabyle comme instrument de déstabilisation, accusation que Rabat a constamment démentie. Au Maroc, à l’inverse, le Palais a choisi d’intégrer la reconnaissance culturelle amazighe — notamment par la création en 2001 de l’Institut royal de la culture amazighe et la réforme constitutionnelle de 2011 — dans un récit national inclusif centré sur la monarchie, plutôt que de la traiter comme une menace séparatiste (Chtatou, 2019, 29 janvier). Ce contraste illustre la manière dont un héritage civilisationnel pourtant partagé, enraciné dans le substrat amazigh commun des deux sociétés antérieur à la conquête arabo-islamique, a été refracté à travers le prisme conflictuel de la rivalité bilatérale plutôt que de servir, comme il le pourrait pourtant, de base à une coopération culturelle transfrontalière.

Le différend du Sahara occidental comme fait organisateur central

Si la guerre des Sables a forgé l’architecture psychologique de la rivalité, le différend du Sahara occidental lui a fourni son contenu institutionnel durable. Le retrait espagnol de sa colonie saharienne en 1975, précipité par la mobilisation marocaine de quelque 350 000 civils non armés lors de la Marche verte, a enclenché un conflit qui structure désormais les relations bilatérales depuis un demi-siècle. Le Maroc a annexé et administre depuis lors l’essentiel du territoire, présentant un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine comme la seule base réaliste de règlement. L’Algérie, tout en récusant formellement toute ambition territoriale sur le Sahara, héberge depuis 1976 le gouvernement en exil et les camps de réfugiés du Front Polisario, lui a apporté un soutien diplomatique, financier et, à certaines périodes, militaire, et défend la revendication d’autodétermination de la République arabe sahraouie démocratique dans les enceintes de l’Union africaine et des Nations unies.

Les récits de chaque partie sont totaux et mutuellement exclusifs. Alger présente sa position comme l’application d’un principe fondé sur la doctrine d’autodétermination de la Charte des Nations unies et la continuité de sa propre généalogie anticoloniale ; Rabat, ainsi qu’un nombre croissant d’observateurs extérieurs, soutient que l’Algérie est une partie de fait au différend plutôt qu’un simple parrain neutre de l’autodétermination sahraouie, en pointant la localisation, le financement et la dépendance institutionnelle de la direction du Polisario à l’égard du territoire algérien (Chtatou, 2021, 22 octobre). Le différend s’est révélé stratégiquement autoentretenu : parce que la souveraineté sur le Sahara est présentée par Rabat comme une question d’intégrité territoriale — la cause nationale la plus sacrée du Maroc — et par Alger comme une question de principe décolonisateur, aucun des deux gouvernements ne dispose de la marge intérieure nécessaire pour transiger sans donner l’impression de trahir un engagement fondateur. Cet enfermement mutuel a, sur cinq décennies, transformé un différend territorial régional en coordonnée fixe autour de laquelle s’organise désormais la quasi-totalité des autres dimensions de la relation bilatérale, ainsi qu’une large part de la politique étrangère algérienne au sens large.

La dynamique diplomatique a nettement basculé après 2020, lorsque les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental dans le cadre de l’accord trilatéral de normalisation des relations maroco-israéliennes, puis s’est accélérée à mesure qu’un nombre croissant de gouvernements européens et africains — la France au premier chef, compte tenu du traité stratégique franco-marocain attendu de longue date — se sont rapprochés d’un soutien explicite ou implicite au plan d’autonomie. L’Algérie a lu cette tendance comme la preuve d’un encerclement plutôt que comme un motif de recalibrage, perception qui a, si tant est qu’elle ait évolué, plutôt durci sa posture (Chtatou, 2026, 26 février).

La politique étrangère à travers le prisme du Maroc

La diplomatie algérienne, depuis les années 1970, présente un schéma récurrent : des initiatives poursuivies en apparence pour elles-mêmes — solidarité africaine, diplomatie énergétique, non-alignement, coopération sécuritaire — servent fréquemment aussi d’instruments pour contenir l’influence marocaine. Plusieurs terrains illustrent ce schéma avec une clarté particulière.

L’Union africaine. L’Algérie a joué un rôle déterminant dans l’admission de la République arabe sahraouie démocratique au sein de l’Organisation de l’unité africaine en 1984, décision qui a provoqué le retrait marocain de l’organisation panafricaine pendant trente-trois ans. Lorsque le Maroc a réintégré l’Union africaine en janvier 2017 — substituant à la stratégie de la « chaise vide » un engagement diplomatique direct —, l’Algérie a intensifié son propre déploiement continental, courtisant les capitales sahéliennes et subsahariennes dans ce qui s’apparentait à une relance de la compétition pour la reconnaissance africaine des deux positions sahariennes rivales.

La normalisation avec Israël. La décision marocaine de décembre 2020 de normaliser ses relations avec Israël, obtenue en échange de la reconnaissance américaine de sa revendication de souveraineté saharienne, a introduit un tout nouvel axe de confrontation. Alger, dont l’identité de politique étrangère intègre de longue date la solidarité avec la cause palestinienne comme principe idéologique, a interprété ce geste comme un repositionnement stratégique important une présence sécuritaire et renseignement israélienne sur son flanc occidental (Chtatou, 2026, 22 juin). Les autorités algériennes, ainsi qu’une large part de la presse proche de l’État, ont ensuite promu la notion d’un « axe anti-algérien » coordonné liant Rabat, Washington et Tel-Aviv — cadrage qui, tout en surestimant très probablement la centralité de l’Algérie dans les calculs stratégiques israéliens au Maghreb, a néanmoins concrètement façonné la perception algérienne de la menace et sa planification de défense (Chtatou, 2026, 22 juin).

Rupture et escalade, 2021. En août 2021, l’Algérie a formellement rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, invoquant ce qu’elle a qualifié d’actes hostiles, puis a fermé son espace aérien aux appareils civils et militaires marocains, suspendu de manière définitive le Gazoduc Maghreb-Europe qui avait, durant un quart de siècle, acheminé le gaz algérien à travers le territoire marocain vers l’Espagne, et maintenu la fermeture de la frontière terrestre, déjà close depuis 1994. Ces mesures, toujours en vigueur au moment de la rédaction, constituent l’institutionnalisation la plus sévère de l’hostilité bilatérale depuis la guerre des Sables, et illustrent à quel point un différend bilatéral en est venu à conditionner la politique algérienne en matière d’infrastructures, d’énergie et d’espace aérien (Chtatou, 2025, 14 octobre).

La recomposition de 2026. La participation fondatrice du Maroc à l’initiative du « Board of Peace » parrainée par les États-Unis, en janvier 2026 — en tant que membre fondateur, premier contributeur financier et premier pays arabe à s’engager militairement dans ce cadre — a encore accru la distance diplomatique entre Rabat et Alger, confortant le positionnement du Maroc comme ce qu’une analyse a qualifié de pivot arabe d’un ordre régional émergent, ancré aux États-Unis (Chtatou, 2026, 26 février). L’Algérie, qui a cultivé des liens de défense et d’énergie plus étroits avec la Russie et, de plus en plus, avec la Chine, se retrouve du côté opposé d’une ligne de fracture géopolitique émergente, divergence qui recoupe étroitement — sans s’y réduire — l’ancienne rivalité algéro-marocaine.

La politique intérieure et les usages de la rivalité extérieure

Un pan important de la science politique soutient que les régimes autoritaires et hybrides confrontés à des déficits de légitimité intérieure tirent souvent un bénéfice domestique de la culture de menaces extérieures — dynamique parfois désignée sous le nom de théorie du conflit diversionnaire. L’histoire politique algérienne en fournit des illustrations récurrentes. Durant le brutal conflit civil des années 1990, où l’annulation des élections de 1991-1992 remportées par le Front islamique du salut déclencha une insurrection décennale ayant coûté la vie à un nombre estimé entre 150 000 et 200 000 personnes, l’establishment militaro-sécuritaire consolida une forme de pouvoir opaque et peu redevable, que critiques et voix d’opposition ont longtemps désignée à travers le trope contesté mais persistant du « pouvoir » ou de la « mafia des généraux » — une configuration gouvernante dans laquelle intérêts militaires, sécuritaires et économiques seraient étroitement imbriqués et largement soustraits au contrôle électoral (Chtatou, 2026, 11 mai). Cette configuration a périodiquement trouvé opportun d’invoquer des menaces extérieures, le Maroc au premier chef, pour renforcer la cohésion interne et détourner l’attention des insuffisances de gouvernance.

Le mouvement de protestation du Hirak, qui a éclaté en février 2019 après l’annonce par le président Abdelaziz Bouteflika d’un cinquième mandat présidentiel, a constitué le défi interne le plus sérieux à ce système depuis une génération. Les manifestations furent très largement pacifiques, intergénérationnelles, et centrées sur des revendications domestiques — mettre fin à l’emprise de l’élite politico-militaire, obtenir des élections transparentes et une gouvernance redevable — plutôt que sur des griefs de politique étrangère (Souiah, 2021). Pourtant, la réponse de l’État à la crise de légitimité que le Hirak avait révélée a inclus, aux côtés d’ajustements institutionnels réels, une intensification perceptible de la rhétorique de menace extérieure, dans laquelle des accusations d’ingérence étrangère — souvent marocaine et, après 2020, israélienne — ont occupé une place importante dans le discours officiel et médiatique d’État (Chtatou, 2025, 14 octobre). Ce schéma s’est reproduit lors de la rupture diplomatique de 2021, survenue peu après une période de tension sociale persistante et de transition politique lente sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune.

Il serait réducteur d’affirmer que la gouvernance algérienne s’organise *exclusivement* autour de cette logique diversionnaire. L’État continue d’investir, souvent substantiellement, dans le logement, les subventions alimentaires et énergétiques, l’expansion de l’enseignement supérieur et les efforts de diversification industrielle, reflétant des priorités de développement domestique bien réelles et indépendantes de la rivalité marocaine. Mais la coïncidence récurrente entre les moments de tension politique interne et l’intensification de la mobilisation anti-marocaine dans le discours officiel est difficile à écarter comme fortuite, et constitue l’un des mécanismes les plus clairs par lesquels la rivalité extérieure s’est trouvée intégrée à l’action publique intérieure.

Le coût économique de l’affrontement

C’est dans la sphère économique que le prix de la rivalité prolongée est le plus mesurable. L’Union du Maghreb arabe, fondée avec un grand retentissement en 1989 par l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie, ambitionnait un marché commun, des infrastructures coordonnées et, à terme, une union douanière inspirée, de loin, du modèle d’intégration européen. Elle est au contraire restée pour l’essentiel moribonde depuis plus de trente ans, ses conseils ministériels largement inactifs et ses ambitions fondatrices inaccomplies. Le commerce intra-maghrébin demeure, de loin, l’un des niveaux d’intégration commerciale régionale les plus faibles au monde ; diverses estimations situent le commerce formel entre l’Algérie et le Maroc à moins de trois pour cent du commerce total de chaque pays — chiffre qui tranche nettement avec l’intensité commerciale habituellement observée entre économies limitrophes aux dotations complémentaires.

La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 — imposée à l’origine par le Maroc à la suite d’un attentat terroriste à Marrakech que Rabat avait en partie attribué à des défaillances sécuritaires algériennes, et jamais rouverte malgré des ouvertures diplomatiques ponctuelles — a entériné cette séparation, favorisant à sa place une vaste économie informelle et de contrebande le long de la frontière, qui ne génère pour aucun des deux États ni recettes fiscales ni emploi régulé. La suspension définitive, en 2021, du Gazoduc Maghreb-Europe a mis fin à une interdépendance économique bilatérale fonctionnelle et vieille de plusieurs décennies, l’une des rares à avoir survécu aux précédents gels diplomatiques, au profit de corridors énergétiques parallèles et mutuellement exclusifs : l’Algérie a redirigé ses exportations gazières via le gazoduc Medgaz directement vers l’Espagne, tandis que le Maroc a promu l’ambitieux projet de gazoduc atlantique Nigeria-Maroc, destiné à relier les gisements gaziers d’Afrique de l’Ouest aux marchés européens par un tracé contournant explicitement le territoire algérien et, implicitement, le levier algérien sur le transit énergétique régional (Chtatou, 2025, 14 octobre).

À titre de comparaison, des ensembles régionaux dotés d’une complémentarité économique bien moins évidente que celle unissant l’Algérie et le Maroc — l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Communauté de développement de l’Afrique australe, voire le plus modeste Conseil de coopération du Golfe — sont parvenus, sur des périodes comparables, à des niveaux nettement supérieurs de commerce intrarégional et d’investissement en infrastructures coordonnées, ce qui souligne que la stagnation maghrébine relève d’une contrainte politique plutôt que d’une contrainte purement structurelle ou géographique. Les économistes spécialistes de l’intégration régionale soutiennent de longue date qu’un Maghreb véritablement coopératif pourrait générer des gains de bien-être substantiels grâce à des corridors de transport intégrés reliant Casablanca, Oran, Alger et Tunis ; à un commerce intrarégional élargi exploitant de réels avantages comparatifs, notamment les hydrocarbures algériens et les exportations manufacturières et agricoles marocaines ; à des infrastructures énergétiques renouvelables coordonnées exploitant le potentiel solaire saharien partagé ; à des marchés de capitaux régionaux plus profonds et plus liquides ; à un marché touristique sensiblement élargi ; et à un pouvoir de négociation collectif nettement renforcé face à l’Union européenne et à d’autres partenaires extérieurs. Au lieu de cela, les deux gouvernements ont mené des stratégies de développement largement parallèles et non complémentaires — infrastructures portuaires et logistiques dupliquées, déploiement sahélien et africain concurrent plutôt que coordonné, dépenses de défense en grande partie orientées vers la dissuasion mutuelle — imposant ce que les économistes régionaux ont qualifié de l’un des dividendes d’intégration inexploités les plus considérables du monde en développement.

La compétition militaire et le dilemme de sécurité

L’expression matérielle de la rivalité n’est nulle part plus visible que dans les budgets de défense. L’Algérie maintient depuis plus d’une décennie l’une des dépenses militaires les plus élevées d’Afrique, officiellement justifiée par l’instabilité le long de ses frontières avec la Libye, le Mali et le Niger, et par l’insécurité sahélienne plus large consécutive à l’effondrement de l’autorité étatique dans le nord du Mali après 2012 et à la prolifération subséquente de groupes armés djihadistes et séparatistes dans la région. Les autorités algériennes présentent systématiquement ces dépenses comme défensives et à vocation régionale plutôt que spécifiquement dirigées contre le Maroc. Le Maroc, de son côté, a mené une modernisation parallèle et substantielle de ses forces armées, diversifiant ses acquisitions entre fournisseurs américains, européens et — depuis la normalisation de 2020 — israéliens, se dotant de systèmes de défense antiaérienne avancés, de munitions guidées de précision et de systèmes aériens sans pilote, tout en approfondissant sa coopération sécuritaire et de renseignement avec Washington à travers les exercices annuels African Lion, désormais parmi les plus vastes exercices militaires multinationaux conduits sur le continent africain (Chtatou, 2026, 6 mai).

Même lorsque le calcul sécuritaire de chaque État répond à des menaces réellement distinctes et non spécifiquement marocaines — les frontières méridionale et orientale de l’Algérie, la posture atlantique et saharienne du Maroc —, les efforts de modernisation de chaque partie sont presque invariablement interprétés par l’autre à travers le prisme de la compétition bilatérale, produisant un dilemme de sécurité classique dans lequel des acquisitions à visée défensive sont perçues comme menaçantes, entraînant une escalade réciproque. La fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021, ainsi que les rapports périodiques faisant état de déploiements de troupes renforcés et de fortifications le long de la frontière terrestre fermée, illustrent à quel point la gestion quotidienne de la relation s’est militarisée, en l’absence pourtant de conflit ouvert depuis 1963.

Des modèles concurrents de leadership régional

Au-delà des dimensions sécuritaire et diplomatique, le Maroc et l’Algérie ont, ces dernières années, formulé des visions de développement et géopolitiques réellement distinctes pour leur propre leadership régional, visions qui demeurent néanmoins prises dans une compétition implicite. Le Maroc a mené une stratégie centrée sur la diplomatie économique, la coopération Sud-Sud et les infrastructures tournées vers l’Atlantique : expansion des investissements bancaires, télécoms et de construction marocains à travers l’Afrique de l’Ouest et centrale ; promotion du gazoduc Nigeria-Maroc comme projet de connectivité continentale ; et, plus récemment, lancement de l’Initiative des États atlantiques africains destinée à donner aux États sahéliens — nombre d’entre eux désormais gouvernés par des juntes en froid avec Paris et, dans plusieurs cas, avec la CEDEAO — un accès à l’Atlantique via les ports sahariens marocains, positionnant le Royaume comme un pont logistique indispensable entre le Sahel enclavé et les marchés mondiaux.

L’Algérie, s’appuyant sur sa richesse en hydrocarbures, son établissement militaire plus important et l’héritage, cultivé de longue date, de solidarité anticoloniale et non alignée remontant au rôle du FLN dans les mouvements de libération du tiers-monde, a plutôt mis l’accent sur un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens, des efforts de médiation dans les conflits internes maliens (nonobstant la rupture, en 2024, du processus des Accords d’Alger avec le gouvernement militaire de Bamako), et une identité de politique étrangère ancrée dans les principes souverainistes et anti-interventionnistes. Ces stratégies ne sont pas, dans l’abstrait, mutuellement exclusives ; un Maghreb véritablement coopératif pourrait en principe accueillir à la fois un corridor atlantique marocain et un rôle de médiation sahélienne algérien. Dans les faits, cependant, chaque initiative est systématiquement lue par l’autre capitale comme une tentative d’encerclement régional, et l’énergie diplomatique qui pourrait autrement soutenir un développement régional complémentaire est au contraire consacrée à l’endiguement mutuel.

La diplomatie publique et la bataille médiatique

La rivalité ne se joue pas seulement à travers la diplomatie formelle, les acquisitions de défense et les décisions d’infrastructure, mais aussi à travers une compétition soutenue pour l’opinion publique internationale et le récit médiatique. Les deux gouvernements entretiennent de vastes réseaux de médias alignés, d’arrangements de lobbying à l’étranger et de rayonnement académique et think-tank destinés à façonner la manière dont le différend du Sahara occidental, et la relation bilatérale plus largement, sont perçus par les publics extérieurs, en particulier à Washington, Bruxelles et Paris. La diplomatie marocaine a investi massivement dans la construction de relations avec les décideurs, journalistes et parlementaires américains et européens, effort qui a porté ses fruits de manière significative avec la reconnaissance américaine de la souveraineté saharienne marocaine en 2020 et l’élan diplomatique plus large en faveur du plan d’autonomie qui s’en est suivi. La diplomatie algérienne a répondu en nature, mobilisant ses propres réseaux — notamment des voix sympathisantes au sein des cercles de plaidoyer pro-Polisario, certains segments de la gauche européenne et les réseaux de solidarité des mouvements de libération africains hérités du propre passé révolutionnaire du FLN — pour contester les revendications de souveraineté marocaines et médiatiser des allégations relatives aux droits humains dans le Sahara sous administration marocaine.

Cette compétition a périodiquement débordé sur des frictions étatiques directes sans rapport avec le Sahara lui-même. Les tensions diplomatiques entre l’Algérie et la France autour de la mémoire historique, de la migration et, plus récemment, de la détention en 2024 de figures dissidentes algéro-françaises, sont survenues dans un contexte où Alger a explicitement relié les choix politiques parisiens à ce qu’elle perçoit comme une inclinaison en faveur de Rabat au sein de l’establishment politique et médiatique français, illustrant la façon dont la rivalité marocaine en est venue à colorer même des relations, comme celle avec la France, qui possèdent pourtant leur propre logique bilatérale indépendante et de longue date. Il en résulte un environnement informationnel régional dans lequel même des développements a priori sans rapport — une résolution du Parlement européen, un rapport des Nations unies sur les droits humains, un coup d’État sahélien — sont systématiquement lus par les deux capitales à travers la grille interprétative de la rivalité, confirmant le constat qui traverse cet essai : non que le Maroc explique tout de la politique algérienne, mais que bien peu de choses, dans la politique régionale algérienne, demeurent totalement étrangères à cette rivalité.

Contrer le Maroc est-il l’unique stratégie de long terme de l’Algérie ? Évaluation

Ayant retracé la rivalité à travers plusieurs domaines imbriqués, il est possible de rendre un verdict plus précis sur la question initiale de cet essai. L’affirmation selon laquelle s’opposer au Maroc constituerait le *seul* programme national de long terme de l’Algérie ne résiste pas à l’examen. L’Algérie fait face à un portefeuille de priorités nationales véritablement large et largement indépendant de Rabat : maintenir la stabilité politique intérieure dans le cadre d’une transition post-Hirak encore inachevée ; réduire la dépendance d’une économie qui demeure fortement tributaire de la rente hydrocarbure malgré des années de discours sur la diversification ; répondre à des pressions démographiques et d’emploi des jeunes aiguës, dans un pays où la majorité de la population a moins de trente-cinq ans ; garantir la sécurité alimentaire et hydrique face à des sécheresses récurrentes ; moderniser des infrastructures vieillissantes ; et gérer un environnement sécuritaire particulièrement complexe et volatil le long de ses frontières libyenne, malienne, nigérienne, tunisienne et mauritanienne, dont une large part n’a strictement aucun rapport avec le dossier marocain.

Pourtant, la thèse inverse, nuancée, se trouve tout aussi solidement étayée : la rivalité avec le Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables, les plus constamment invoqués et les plus déterminants de la stratégie régionale algérienne, de manière disproportionnée par rapport à son poids objectif parmi les nombreux intérêts nationaux de l’Algérie. Peu d’autres relations bilatérales isolées façonnent aussi constamment et aussi visiblement l’alignement diplomatique algérien (Israël, le cadre du Board of Peace, le positionnement à l’Union africaine), les schémas d’acquisition et de déploiement en matière de défense, la politique énergétique et d’infrastructure (l’abandon du gazoduc Maghreb-Europe, la redirection des corridors d’exportation) et le discours politique intérieur, que ne le fait le dossier marocain. La rivalité fonctionne moins comme un intérêt parmi d’autres, sur un pied d’égalité dans la compétition pour l’attention politique, que comme un filtre persistant à travers lequel une large gamme de domaines par ailleurs sans rapport en viennent à être interprétés, et fréquemment déformés.

Le coût d’opportunité de cette configuration est considérable et de mieux en mieux documenté. L’Afrique du Nord demeure l’une des régions les moins intégrées économiquement au monde, malgré la possession précisément du type de dotations économiques complémentaires — énergie et capital algériens, industrie manufacturière, logistique et accès aux marchés marocains — qui, ailleurs dans le monde, ont porté des projets d’intégration régionale réussis. La persistance de l’affrontement, plutôt que le différend territorial sous-jacent sur le Sahara occidental lui-même, apparaît comme l’obstacle le plus immédiat à la coopération régionale, puisque ce différend pourrait en principe coexister avec des relations économiques fonctionnelles, comme ce fut le cas, en grande partie, durant la période 1988-1994, et de manière plus partielle, jusqu’à la reprise de l’hostilité dans les années 2020.

Vers la rivalité ou le renouveau ? Perspectives pour le Maghreb

La trajectoire de l’ordre régional nord-africain, dans la décennie à venir, dépendra largement de la capacité d’Alger et de Rabat à construire des mécanismes de coopération fonctionnelle ne nécessitant pas la résolution préalable du différend du Sahara occidental — résolution qui, compte tenu des positions durcies et mutuellement incompatibles adoptées de part et d’autre, paraît improbable à court terme, quelle que soit l’évolution des schémas de reconnaissance internationale. Des mesures de confiance du type de celles qui ont périodiquement apaisé d’autres différends régionaux prolongés ailleurs dans le monde — dialogue technique sur les menaces sécuritaires sahéliennes partagées telles que le terrorisme, le trafic d’armes et la criminalité organisée ; échanges économiques sectoriels progressifs, isolés du gel diplomatique plus large ; contacts consulaires et interpersonnels élargis pour les importantes populations diasporiques algérienne et marocaine ayant des liens familiaux de part et d’autre de la frontière fermée — pourraient, en principe, commencer à éroder la rigidité de l’impasse actuelle sans exiger d’aucun des deux gouvernements qu’il abandonne sa position de fond sur la souveraineté.

La concrétisation de telles mesures dépend fortement de conditions politiques intérieures, dans les deux pays, qui dépassent le cadre strict de la diplomatie bilatérale : la trajectoire de la transition politique post-Hirak en Algérie et l’équilibre interne entre factions réformistes et factions attachées au statu quo au sein de son establishment sécuritaire ; le rythme et la solidité de la consolidation diplomatique continue du Maroc autour de sa revendication de souveraineté saharienne, qui réduit d’autant l’incitation de Rabat à offrir des concessions susceptibles d’être perçues, en interne, comme superflues ; et la recomposition plus large des alignements extérieurs — américain, européen, russe, chinois et du Golfe — qui vient de plus en plus se superposer au différend bilatéral sous-jacent, et le durcir par endroits.

Conclusion

La relation de l’Algérie avec le Maroc constitue l’un des traits déterminants, et l’un des plus coûteux, de la géopolitique nord-africaine contemporaine. Il serait inexact, et analytiquement réducteur, de conclure que contrer le Maroc représente le *seul* programme politique et économique de long terme de l’Algérie : l’action de l’État algérien répond à un éventail véritablement large de priorités domestiques et régionales, indépendantes de Rabat, allant de la sécurité sahélienne à la diversification hydrocarbure en passant par la gestion démographique. Il serait pourtant tout aussi erroné de traiter cette rivalité comme un trait marginal ou simplement épisodique de la politique algérienne. À travers la diplomatie, la politique intérieure, l’économie et la planification de défense, l’opposition au Maroc est devenue l’un des fils les plus constants, les plus institutionnalisés et les plus coûteux de l’action de l’État algérien depuis 1962 — schéma qui s’est durci plutôt qu’assoupli au fil des crises successives de 2020-2021 et de 2026. Que ce schéma continue à dominer le paysage nord-africain, ou cède progressivement la place à une coopération pragmatique et sectorielle, déterminera non seulement l’avenir propre de l’Algérie et du Maroc, mais aussi la stabilité, la prospérité et l’intégration de l’ensemble du Maghreb — région dont le potentiel considérable et inexploité constitue la preuve la plus manifeste qu’une rivalité prolongée, aussi profondément enracinée soit-elle dans l’histoire et le grief, entraîne des coûts qu’aucune des deux sociétés ne peut indéfiniment se permettre.

La tâche analytique n’est donc pas d’arbitrer laquelle des deux parties porte la plus grande responsabilité de l’impasse — question qui dépasse le cadre d’une analyse scientifique dépassionnée, et à laquelle le discours intérieur de chaque camp répond, de manière prévisible et uniforme, en défaveur de l’autre — mais de reconnaître le schéma structurel que révèlent les faits : une rivalité née d’un différend frontalier colonial, durcie par la guerre des Sables puis par la question, toujours non résolue, du Sahara occidental, en une logique organisatrice autoentretenue, capable d’absorber et de reconfigurer presque tous les domaines connexes qu’elle touche, de la politique culturelle amazighe à la diplomatie sahélienne en passant par les infrastructures hydrocarbures. Prendre la mesure de cette logique, et de la marge de manœuvre considérable dont chaque gouvernement dispose pour en desserrer l’étreinte, constitue le préalable nécessaire à tout avenir dans lequel la géographie partagée du Maghreb deviendrait un atout plutôt que, comme elle l’a été durant le dernier demi-siècle, une frontière perpétuellement disputée.

Article19.ma

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