La décision de Niamey de tourner la page Orano, amorcée après le coup d’État de juillet 2023, continue de provoquer des remous. Entre réactions officielles, interrogations citoyennes et perspectives économiques floues, le Niger tente de redéfinir sa place sur le marché mondial de l’uranium. Si la rupture avec l’ancien partenaire français a permis à Niamey de reprendre la main sur une ressource stratégique, les retombées concrètes restent difficiles à cerner. Les nouvelles alliances, notamment avec la Russie, la Chine et l’Iran, soulèvent autant d’espoirs que d’incertitudes. Aucune donnée publique ne permet, à ce stade, d’affirmer que le pays obtient systématiquement de meilleures conditions qu’avec Orano. Plusieurs négociations confidentielles ont été rapportées, mais aucun contrat occulte n’a pu être formellement établi.
Un divorce aux multiples conséquences
La séparation entre Niamey et Orano ne se limite pas à un différend diplomatique. Elle a des répercussions industrielles et financières majeures.
Orano avait déjà perdu le contrôle opérationnel de ses activités nigériennes en décembre 2024. La nationalisation de la Somaïr, exploitant historique de la mine d’Arlit, a été actée le 19 juin 2025. Le groupe français, qui détenait 63,4 % de la Somaïr contre 36,6 % pour l’État nigérien, conteste cette décision et a engagé des procédures d’arbitrage international.
Mais reprendre le contrôle d’une mine ne garantit pas l’accès à un marché solvable. La production nigérienne a chuté de façon spectaculaire : de 4 116 tonnes en 2015, elle est passée à seulement 962 tonnes en 2024, selon des données rapportées en 2026. Le Niger ne compte plus qu’une seule mine en activité, alors que plusieurs projets restent en friche. La souveraineté minière a donc progressé plus vite que la capacité industrielle et commerciale du pays.
Le prix de l’uranium : une comparaison trompeuse
Il est tentant de comparer le supposé « prix français » au cours mondial actuel. Cette approche est cependant réductrice.
L’uranium ne s’échange pas comme le pétrole : il n’existe pas de marché boursier unique fixant chaque jour un prix de référence. Les contrats sont négociés de gré à gré entre producteurs, intermédiaires et électriciens nucléaires, avec des formules intégrant parfois les indices spot et les prix de long terme.
Les données historiques offrent néanmoins un point de repère. En 2020, le Niger avait perçu environ 48,1 milliards de francs CFA pour 1 113 tonnes issues de la Cominak, et 103,3 milliards de francs CFA pour 1 879 tonnes provenant de la Somaïr. Pour cette dernière, cela équivalait à environ 83,75 euros par kilogramme, selon un calcul basé sur les données publiques de l’époque.
Une autre analyse, fondée sur les données de l’ITIE, estimait que l’uranium acheté à Orano se situait ces dernières années autour de 45 000 francs CFA le kilogramme, soit environ 33 dollars par livre, tandis que certains acheteurs européens ou japonais auraient payé près de 60 000 francs CFA/kg.
Le marché a depuis connu une mutation profonde. En 2025, le prix spot moyen payé par les utilities européennes atteignait 70,33 dollars la livre, contre 53,59 dollars en 2024. Le prix moyen des contrats pluriannuels restait toutefois plus bas, à 54,70 dollars la livre. Fin septembre 2026, l’indicateur spot s’élevait à environ 89,63 dollars/livre, tandis que le prix de long terme frôlait les 96,50 dollars/livre.
Le constat est clair : le Niger évolue aujourd’hui dans un environnement de prix nettement plus favorable qu’au début des années 2020. Mais cela ne prouve pas que Niamey vende effectivement son uranium à 90 ou 100 dollars la livre. C’est précisément là que le dossier devient opaque.
L’énigmatique contrat russe de 170 millions de dollars
Le cas le plus spectaculaire concerne le stock de yellowcake accumulé à Arlit. En 2025, plusieurs sources françaises ont affirmé que Niamey aurait conclu avec la Russie un accord portant sur 1 000 tonnes de concentré d’uranium pour environ 170 millions de dollars. Si ce chiffre était confirmé, cela représenterait environ 170 dollars par kilogramme, soit près de 77 dollars par livre. Un prix inférieur au spot de fin septembre 2026, mais comparable à certains niveaux contractuels observés sur le marché international.
Problème : cet accord n’a jamais été officiellement confirmé par les deux parties. Le gouvernement nigérien a démenti avoir vendu le stock, et Rosatom a déclaré ne pas être partie à l’accord évoqué.
Pourtant, l’affaire ne se réduit pas à une simple rumeur. En novembre 2025, environ 1 000 tonnes de yellowcake ont été chargées sur des camions à Arlit. Une trentaine de véhicules ont ensuite rejoint Niamey sous escorte militaire. Le convoi s’est finalement retrouvé immobilisé à l’aéroport de la capitale. Un transfert physique d’une telle ampleur ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une vente, mais il démontre que les autorités nigériennes travaillaient activement à la commercialisation du stock. Le montant de 170 millions de dollars doit donc être présenté comme une allégation documentée par plusieurs sources, mais non comme un contrat établi.
L’Iran : des négociations confidentielles qui ont laissé des traces
Le dossier russe n’est pas le premier épisode opaque. En 2024, des révélations faisaient état de négociations confidentielles entre Niamey et Téhéran autour de 300 tonnes de yellowcake, pour une valeur estimée à environ 56 millions de dollars. Plusieurs sources occidentales et nigériennes avaient confirmé l’existence de discussions. Le gouvernement nigérien niait cependant avoir conclu une vente. Un conseiller du pouvoir reconnaissait néanmoins que l’Iran avait souhaité acheter ces 300 tonnes, expliquant que Niamey avait refusé faute de stock disponible.
Là encore, il convient de distinguer trois notions : négociation, accord et contrat exécuté. Les informations disponibles établissent l’existence de négociations, mais ne démontrent pas qu’une livraison clandestine a eu lieu.
Russie et Chine : nouveaux alliés ou simples clients ?
La Russie est aujourd’hui le partenaire géopolitique le plus visible de Niamey dans le secteur nucléaire. En décembre 2025, la société nigérienne Timersoi National Uranium Company a signé un accord de coopération avec Uranium One Group, filiale du groupe russe Rosatom, afin d’explorer des gisements et, à terme, développer de nouvelles mines.
La Chine s’est également intéressée aux stocks d’Arlit. En 2025, des sources faisaient état de discussions portant potentiellement sur environ 1 000 tonnes. Mais ces nouveaux partenaires ne garantissent pas nécessairement de meilleurs prix. Ils offrent surtout au Niger davantage d’options de négociation. C’est une différence fondamentale.
Le Niger vend-il mieux son uranium aujourd’hui ?
À ce stade, la réponse la plus honnête est : pas encore démontré.
Le Niger dispose aujourd’hui de trois avantages qu’il ne possédait pas avec la même intensité auparavant. Premièrement, le prix international de l’uranium est beaucoup plus élevé. Deuxièmement, Niamey cherche à diversifier ses partenaires : Russie, Chine, mais aussi acteurs canadiens, australiens et américains. Troisièmement, le gouvernement contrôle désormais directement une partie essentielle de la chaîne minière.
Mais trois faiblesses limitent cette stratégie : la chute de la production, les problèmes logistiques et l’incertitude juridique liée au contentieux avec Orano. En septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI a en outre ordonné au Niger de ne pas vendre ou transférer à des tiers l’uranium produit par la Somaïr faisant l’objet du litige. La souveraineté politique ne suffit donc pas à créer un marché solvable.
Le paradoxe nigérien
Le Niger veut désormais vendre son uranium « au meilleur prix ». Mais pour y parvenir, il doit pouvoir produire régulièrement, transporter son minerai en sécurité, attirer des capitaux et garantir juridiquement ses contrats. Le pays tente précisément de reconstruire cette capacité. En 2026, il a même créé la Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, appelée à remplacer la Somaïr nationalisée. Parallèlement, de nouveaux investisseurs occidentaux reviennent : en septembre 2026, les États-Unis ont approuvé jusqu’à 414 millions de dollars de financement pour le projet Dasa de Global Atomic, porté par une entreprise canadienne.
C’est peut-être là le véritable tournant. Le Niger ne remplace pas simplement la France par la Russie. Il tente progressivement de transformer son uranium en levier de concurrence entre plusieurs puissances.
Pour l’instant, toutefois, aucune preuve publique ne permet d’affirmer que les nouveaux contrats rapportent davantage au Niger que ceux conclus sous Orano. Les niveaux de prix internationaux sont plus élevés, oui. Les possibilités de négociation sont plus nombreuses, oui. Mais les contrats effectivement signés, leurs formules de prix, les primes, les coûts logistiques et la part nette revenant à l’État restent largement opaques.
Quant aux « contrats occultes », il existe des négociations confidentielles et des accusations suffisamment sérieuses pour justifier des investigations, notamment autour de l’Iran et de la Russie. Mais parler de contrats secrets définitivement établis serait, à ce jour, aller au-delà des preuves disponibles.
Le vrai enjeu pour Niamey n’est donc plus seulement de savoir à qui vendre son uranium. Il est de savoir à quel prix, avec quelles garanties et surtout quelle part de cette valeur restera effectivement au Niger.