Un sommet qui en dit long : Moscou cible Bruxelles, pas l’Afrique
Ce n’est pas l’Afrique qui a basculé vers la Russie, mais le Kremlin qui a détourné un sommet vers une bataille bien plus lointaine : son bras de fer avec l’Europe. Deux jours durant, Vladimir Poutine a reçu les dirigeants africains à Moscou, sous les lustres du Grand Palais du Kremlin. Les caméras de la télévision russe célébraient alors une « victoire de la majorité mondiale ». Pour les observateurs occidentaux, les résultats étaient en demi-teinte. Pourtant, la vraie question reste entière : pourquoi Moscou déploie-t-elle tant d’efforts pour séduire un continent qui ne représente qu’une infime partie de ses échanges commerciaux ?
La déclaration de Moscou : une arme de négociation contre l’Union européenne
Le texte final du sommet, publié après deux jours de négociations, regorge de formules convenues : multipolarité, réforme de l’ONU, « ordre mondial juste ». Pourtant, c’est dans un paragraphe discret, presque anodin, que se cache la véritable stratégie du Kremlin. La déclaration condamne la « saisie illégale d’avoirs souverains », une référence voilée aux sanctions européennes gelant les réserves de la Russie. Alors que cet argument n’apporte rien aux pays africains – dont les avoirs ne sont pas bloqués –, il permet à Moscou de faire porter le chapeau à l’Europe par des dizaines de nations. Une tactique habile pour rallier des soutiens diplomatiques dans une guerre économique.
Le message est clair : ce sommet, c’est avant tout un message adressé à Bruxelles, pas à Bamako ou à Niamey.
Armes, drones et influence : une monnaie d’échange bien plus précieuse que l’or
Sur le papier, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique s’élèvent à 27 milliards de dollars par an. Des chiffres dérisoires comparés aux 395 milliards de l’Union européenne ou aux 348 milliards de la Chine. Pire encore : l’Afrique achète pour 22,7 milliards de produits russes et ne vend que pour 4,4 milliards en retour. Un déséquilibre criant qui illustre l’absence d’intérêt économique réel pour le continent.
Moscou paie donc en « services de sécurité » : armes, instructeurs militaires, protection. Depuis 2019, le nombre d’accords de coopération militaro-technique entre la Russie et les pays africains a explosé, passant à 45. En marge du sommet, l’Éthiopie a officialisé l’achat d’avions de chasse russes. Pourtant, ce « partenariat » a un coût humain élevé. Au Sahel, où l’Africa Corps russe soutient plusieurs juntes militaires, la violence a quadruplé entre 2019 et 2025. Plus de 10 000 morts par an contre 927 en moyenne avant 2020. La stabilité promise par Moscou se révèle bien fragile : en avril 2026, des groupes armés alliés à Al-Qaïda ont chassé les mercenaires russes de Kidal, avant que la ville ne soit reprise en octobre.
Qui a répondu présent ? Les fidèles, et les pragmatiques
Le Kremlin avait invité les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger en personne. Assimi Goïta, au pouvoir au Mali, s’est rendu à Moscou, conscient que sans l’aide russe, son régime aurait du mal à survivre. En revanche, Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè souvent présenté comme un admirateur de la Russie, a préféré envoyer son Premier ministre. Une absence remarquée dans les couloirs du Kremlin.
Au total, 21 chefs d’État ont fait le déplacement, contre 43 en 2019 et 17 en 2023. Des chiffres en baisse, malgré les sanctions internationales pesant sur la Russie. Pour un pays qui se présente comme une alternative à l’Occident, le résultat est maigre.
La Libye, le cœur stratégique de la présence russe en Afrique
Si la Russie veut peser sur l’Europe, ce n’est ni au Sahel ni à Moscou qu’il faut chercher, mais en Libye. Après avoir perdu ses bases en Syrie, le Kremlin a reporté son attention vers l’est libyen, sous la protection du maréchal Khalifa Haftar. Selon des rapports géospatiaux, des techniciens russes construisent et gèrent six bases aériennes : Al-Joufra, Al-Khadim, Brak al-Chati… De là, les avions décollent vers le Sahel, vers le Mali, le Burkina Faso, la Centrafrique. Toute une « sécurité sahélienne » vendue par Moscou repose en réalité sur des pistes libyennes.
En août 2026, le fils de Haftar, Saddam, était reçu au Kremlin par Poutine et le ministre de la Défense russe. Les rumeurs évoquent un projet de bouclier anti-drones pour protéger les bases de Haftar. Aucun contrat public n’a été signé, mais si ce projet aboutit, l’est libyen dépendra pour des années de la Russie. Une position stratégique qui permettrait à Moscou de contrôler une partie du flanc sud de l’OTAN… et de menacer la Méditerranée.
Migrations et drones : l’autre guerre que la Russie prépare
La Libye n’est pas seulement une base militaire. C’est aussi une plaque tournante des migrations vers l’Europe. Le commissaire européen aux migrations, Magnus Brunner, a alerté : la Russie pourrait utiliser les flux migratoires comme une arme, à l’image de ce qui s’est passé à la frontière biélorusse. Le littoral libyen, long de plus de 2 000 kilomètres, est bien moins contrôlé par l’Europe que les frontières orientales. Une faille que le Kremlin pourrait exploiter sans difficulté.
Pour l’instant, aucun missile ne menace directement l’Europe depuis la Libye. Mais avec des bases fortifiées et un contrôle accru sur les routes migratoires, Moscou dispose d’options qu’elle activera au moment opportun.
L’Afrique, terrain de jeu géopolitique, pas un basculement en faveur de Moscou
L’Afrique n’a pas basculé vers la Russie. Elle continue de naviguer entre tous les partenaires : la Chine pour les prêts, l’Europe pour les débouchés commerciaux, la Turquie pour les drones, les pays du Golfe pour les investissements, et la Russie pour la sécurité et les céréales. Le sommet de Moscou n’est qu’une étape de plus dans cette danse diplomatique.
Pour l’Europe, le constat est alarmant. La Russie n’a pas besoin de rallier l’intégralité du continent. Quelques alliés clés suffisent : des voix à l’ONU contre les sanctions, des juntes au Sahel, des bases en Libye. Autant de leviers qui lui permettent de peser sur la politique migratoire européenne et de menacer le flanc sud de l’OTAN.
Face à cette stratégie, l’Europe dispose d’une arme encore plus puissante que les sanctions : l’investissement, le commerce, et un engagement concret pour la réunification de la Libye. Si Bruxelles tarde à agir, la Méditerranée risque de devenir le prochain champ de bataille… et l’Europe ne sera pas prête.