La disparition de Moussa Kaka, figure emblématique du journalisme nigérien, ne cesse de provoquer des réactions en chaîne. Depuis le 31 août 2026, date à laquelle il a été vu pour la dernière fois à Niamey, l’inquiétude grandit dans les rédactions, les organisations professionnelles et la société civile. Cet événement intervient dans un contexte déjà lourd : depuis le coup d’État du 26 juillet 2023 qui a porté le général Abdourahamane Tiani au pouvoir, les arrestations, suspensions de médias et pressions judiciaires se sont multipliées. Aujourd’hui, les questions se tournent vers l’avenir : quelles conséquences pour la liberté de la presse au Niger, et comment les journalistes peuvent-ils continuer à exercer leur métier ?
Un contexte de répression qui s’intensifie depuis 2023
Le changement de régime de juillet 2023 a marqué un tournant brutal pour les médias nigériens. Dès les premières semaines, les autorités de transition ont pris des mesures contre plusieurs médias internationaux, notamment en suspendant les signaux de RFI et France 24. Reporters sans frontières (RSF) a documenté une multiplication des arrestations, détentions et poursuites visant des journalistes. Les sujets considérés comme sensibles — armée, sécurité, gouvernance, relations internationales — sont devenus particulièrement risqués à traiter.
Cette dégradation s’est illustrée par des cas emblématiques. En septembre 2023, la journaliste et blogueuse Samira Sabou a été arrêtée à Niamey par des hommes en civil, avant d’être détenue plusieurs jours dans les locaux de la police judiciaire. En avril 2024, Ousmane Toudou, ancien conseiller en communication du président déchu Mohamed Bazoum, a été poursuivi pour des accusations liées à la sûreté de l’État. La même année, Soumana Idrissa Maïga, directeur de publication du quotidien L’Enquêteur, a été incarcéré après un article sur des équipements d’écoute présumés dans des bâtiments officiels.
L’année 2025 a confirmé cette tendance, avec une pression qui change d’échelle. En janvier, Seyni Amadou, rédacteur en chef de Canal 3 TV, a été arrêté après la diffusion d’un baromètre évaluant les performances gouvernementales. Le même mois, Gazali Abdou Tasawa, correspondant de Deutsche Welle, a été détenu après un reportage sur les conditions de vie des migrants et réfugiés nigériens. En mai, trois journalistes de Sahara FM ont été arrêtés après une émission sur la coopération militaire entre le Niger et la Russie. En octobre, six professionnels des médias, dont Moussa Kaka, ont été interpellés dans une affaire liée à la diffusion d’une invitation à une conférence de presse.
La disparition de Moussa Kaka : un précédent qui interroge
Moussa Kaka, directeur général de Radio-Télévision Saraounia et ancien correspondant de RFI et de RSF, a disparu le 31 août 2026. Ce soir-là, vers 19 heures, il quitte son bureau à Niamey pour rentrer chez lui. Il n’arrivera jamais à destination. Sa famille, ses proches et ses collègues sont sans nouvelles depuis. RSF a demandé aux autorités nigériennes de tout mettre en œuvre pour le retrouver et a saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. À ce stade, aucun élément public ne permet d’établir la responsabilité des autorités.
Cette disparition ravive le souvenir de l’affaire Serge Mathurin Adou. En septembre 2024, ce journaliste ivoirien installé à Niamey et travaillant pour Canal 3 avait disparu après avoir répondu à une convocation de la police judiciaire. Ses proches sont restés sans nouvelles pendant plusieurs semaines, avant que sa détention ne soit révélée. Il sera finalement inculpé pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans une affaire liée à des accusations de déstabilisation du Burkina Faso. Ce précédent montre qu’au Niger, un journaliste peut être considéré comme porté disparu pendant des semaines avant que son lieu de détention ne soit officiellement connu. Mais il ne permet pas de conclure que la disparition de Moussa Kaka obéit au même scénario.
Les réactions et les perspectives : vers une enquête transparente ?
Face à cette situation, les appels à une enquête transparente se multiplient. Pour la famille de Moussa Kaka, ses collègues et l’ensemble de la société nigérienne, il devient indispensable de faire la lumière sur les circonstances de sa disparition. La liberté de la presse ne se mesure pas seulement au nombre de médias autorisés à fonctionner, mais aussi à la capacité des journalistes à enquêter, questionner le pouvoir et rendre compte des faits sans craindre d’être arrêtés, poursuivis ou réduits au silence.
Les organisations professionnelles, telles que RSF et le Comité pour la protection des journalistes, continuent de documenter les abus et de réclamer des comptes. Le classement mondial de la liberté de la presse de RSF illustre d’ailleurs cette dégradation : le Niger est passé de la 83ᵉ place sur 180 pays en 2025 à la 120ᵉ place en 2026, soit une chute de 37 places en un an. Cette évolution reflète la multiplication des arrestations, des poursuites et des restrictions imposées aux médias depuis le coup d’État de 2023.
Au-delà du sort de Moussa Kaka, c’est la question du droit des citoyens à être informés qui est posée. Dans un contexte où tant d’autres journalistes ont déjà été arrêtés ou détenus, une interrogation demeure : que reste-t-il de la liberté de la presse lorsque ceux qui sont chargés de l’exercer ne sont plus certains de pouvoir rentrer chez eux ? La réponse dépendra des actions des autorités nigériennes et de la mobilisation de la société civile pour défendre ce pilier démocratique.