Bamako est devenue le visage d’un échec collectif. Aux abords des mosquées, devant les ministères et sous les ponts de la ville, des milliers de Maliens — enfants, personnes handicapées ou personnes âgées — mendient quotidiennement, comme pour rappeler à chacun l’inefficacité criante des politiques publiques. Malgré les discours enflammés et les opérations de communication des autorités, le fléau persiste, s’enracine et s’étend, révélant une fois de plus les failles d’un État incapable de protéger ses citoyens les plus vulnérables. Mais au-delà du consternant spectacle des rues, quelles sont les véritables répercussions de cette crise ? Et surtout, que nous réserve l’avenir ?
La mendicité, un symptôme d’un État en déréliction
Le Mali, souvent présenté comme le berceau de la démocratie en Afrique de l’Ouest, sombre dans une indignité d’un autre genre : celle de voir ses citoyens réduits à la mendicité de masse. À Bamako, la mendicité n’est plus une exception, mais une réalité structurelle qui s’infiltre dans les moindres interstices de la vie urbaine. Aux heures de pointe, des cohortes d’enfants, certains âgés de seulement six ans, se jettent entre les véhicules aux feux rouges, risquant leur vie pour quelques pièces jetées par les automobilistes. D’autres, livrés à eux-mêmes, errent dans les quartiers populaires, poussés vers la rue par des maîtres coraniques sans scrupules ou par des familles accablées par la pauvreté.
Les opérations de retrait lancées par les autorités ? Des gestes éphémères et dérisoires. Les centres d’accueil, s’ils existent, sont saturés, sous-financés et mal gérés. La plupart des personnes interceptées y retournent en moins de 24 heures, faute de solutions durables et d’un accompagnement social réel. Les ressources allouées à la lutte contre la précarité s’évaporent dans les méandres d’une bureaucratie sclérosée, où la corruption et le clientélisme étouffent toute velléité d’efficacité.
Les causes profondes d’un système à l’agonie
Derrière ce tableau désolant se cachent des défauts systémiques que personne au pouvoir ne semble disposé à affronter. L’État malien, accaparé par des enjeux sécuritaires et des luttes de pouvoir, a relégué au second plan les missions les plus fondamentales qui fondent sa légitimité : l’éducation, la protection sociale et la justice.
- L’abandon de l’école publique au profit de l’obscurité éducative. Des millions d’enfants malien·ne·s ne fréquentent pas l’école en raison de son coût prohibitif ou de son inaccessible proximité. S’ils ne sont pas scolarisés, c’est aussi parce que l’État a perdu le contrôle des médersas, ces écoles coraniques informelles où des centaines de talibés sont exploités pour mendier. Malgré plusieurs lois interdisant cette pratique, les autorités ferment les yeux, par crainte de heurter les sensibilités religieuses ou par manque de courage politique.
- Un budget social en lambeaux. Alors que des milliards sont engloutis dans des dépenses sécuritaires ou des projets pharaoniques aux retombées douteuses, les programmes dédiés à la réduction de la pauvreté et à la réinsertion des plus démunis sont sous-financés. Les fonds alloués à l’aide humanitaire ou aux projets de développement social disparaissent souvent entre les mains des intermédiaires corrompus ou dans les rouages d’une administration inefficace.
- La corruption généralisée, pire ennemie des solutions. Entre détournements de fonds, détournement des aides internationales et attribution opaque des ressources, le Mali gaspille une manne financière considérable qui pourrait transformer le quotidien de millions de familles. Les programmes sociaux, qu’ils viennent de l’État ou des partenaires au développement, peinent à atteindre leurs bénéficiaires, noyés sous les lourdeurs administratives et les passe-droit.
Une bombe à retardement : les conséquences insoupçonnées de l’inaction
Le drame humain que constitue la mendicité forcée ou subie des enfants et des adultes n’est pas le seul problème. Les conséquences de cette tragédie silencieuse s’étendent bien au-delà des trottoirs de Bamako et menacent l’avenir même du pays.
Sur le plan sécuritaire d’abord. Ces enfants et jeunes adultes, abandonnés par l’État et livrés à une précarité extrême, deviennent des proies idéales pour les réseaux criminels ou les groupes armés qui pullulent dans la région. La radicalisation, la délinquance ou l’embrigadement ne sont plus des scénarios hypothétiques, mais des risques réels qui minent la cohésion sociale et la stabilité nationale. Combien de ces jeunes, après des années passées à mendier ou à survivre dans la rue, basculeront dans la violence faute d’alternative ?
Sur le plan social ensuite. Une jeunesse privée d’éducation et de perspectives est une jeunesse condamnée à reproduire le cycle de la pauvreté. Sans formation, sans emploi et sans espoir, ces jeunes adultes deviendront demain des adultes sans qualifications, des parents incapables d’offrir un avenir à leurs propres enfants. Le contrat social malien, déjà fragilisé par des décennies de gouvernance défaillante, risque de se briser définitivement sous le poids de cette négligence.
Sur le plan économique enfin. Un pays qui néglige son capital humain est un pays condamné à la stagnation. La mendicité n’est pas qu’un symbole de misère ; c’est aussi une opportunité perdue de développement. Investir dans l’éducation, la formation professionnelle et la protection sociale, c’est permettre à des millions de Maliens de contribuer à la richesse collective. À l’inverse, les laisser errer dans la rue, c’est sciemment sacrifier une partie de la population sur l’autel d’un modèle économique obsolète.
Et maintenant ? Les pistes pour éviter le pire
Face à l’ampleur du désastre, les solutions existent, mais elles nécessitent une vraie volonté politique — une qualité qui a cruellement fait défaut jusqu’ici. Voici quelques pistes, déjà évoquées mais jamais appliquées sérieusement :
- Rétablir l’éducation comme priorité nationale. Rendre l’école publique gratuite, accessible et de qualité, surtout dans les zones rurales et périurbaines. Contrôler strictement les médersas pour y interdire l’exploitation des enfants et sanctionner les maîtres coraniques qui y participent.
- Réformer en profondeur les structures sociales. Construire des centres d’accueil dignes, avec un personnel formé et des budgets suffisants pour offrir un hébergement, une scolarisation et une réinsertion professionnelle aux personnes en situation de mendicité. Mettre en place un suivi rigoureux pour éviter les retours précipités dans la rue.
- Lutter contre la corruption et améliorer la transparence. Publier les budgets alloués à la lutte contre la pauvreté, auditer les dépenses sociales et sanctionner les responsables de détournements. Impliquer la société civile et les bénéficiaires dans la gestion des fonds publics pour garantir leur bonne utilisation.
- Créer des alternatives économiques. Développer des programmes de microcrédit, de formation professionnelle et d’insertion pour offrir aux familles démunies des moyens de subsistance autres que la mendicité. Soutenir les associations locales qui œuvrent sur le terrain et leur donner les moyens de travailler.
Les autorités maliennes semblent enfin avoir pris conscience de l’urgence — du moins en paroles. Mais entre les annonces médiatiques et les actes concrets, le fossé reste abyssal. Le risque ? Que le Mali, comme tant d’autres pays en situation de précarité, attende une crise majeure — sociale, sécuritaire ou humanitaire — pour se réveiller. À moins qu’il ne soit trop tard.
Le sort des enfants de la rue n’est pas un détail de l’actualité. C’est une alerte rouge pour tout un pays. Et le temps des promesses est révolu : le temps des actes a sonné.