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Mali : les zones d’ombre du rapport Amnesty sur les crimes de guerre
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Le rapport rendu public par Amnesty International sur le Mali ne se contente pas d’énumérer des exactions. Il ouvre une fenêtre sur les mécanismes profonds d’un conflit qui, depuis plus de dix ans, oppose les forces gouvernementales maliennes à une mosaïque de groupes armés. En documentant des crimes de guerre attribués à l’armée malienne et à ses alliés étrangers, l’organisation de défense des droits humains met au jour un système où l’impunité semble s’être institutionnalisée. Derrière les chiffres — au moins 34 civils tués entre juin 2023 et décembre 2025 — se dessine une réalité plus complexe : celle d’une guerre où les civils paient un tribut disproportionné, souvent en raison de leur origine ou de leur simple présence dans des zones de conflit.

Un rapport qui documente l’indicible dans le centre et le nord du Mali

Publié le 28 septembre 2026, le document, intitulé « No one is spared » — « Personne n’est épargné » —, s’appuie sur un travail de terrain minutieux. Les enquêteurs ont recueilli les témoignages de 119 personnes, principalement des réfugiés maliens rencontrés en Mauritanie, originaires des régions de Ségou, Mopti et Tombouctou. Ces récits ont été recoupés avec d’autres sources et confrontés à l’analyse d’informations relatives aux opérations militaires. Le constat est sans appel : des membres des Forces armées maliennes (FAMa), opérant aux côtés de combattants du groupe Wagner, sont accusés d’avoir commis des crimes de guerre entre 2023 et 2025.

Les faits documentés couvrent un large spectre de violences : exécutions sommaires, tortures, disparitions forcées, pillages et destructions de biens civils. Certaines victimes auraient été tuées alors qu’elles tentaient de fuir ou après avoir été arrêtées. D’autres auraient été égorgées ou brûlées. À Tin Adanda, dans la région de Tombouctou, quatre personnes auraient ainsi été tuées lors d’une patrouille conjointe menée en février 2025.

Les populations pastorales, cibles d’une logique de suspicion

L’une des révélations les plus troublantes du rapport concerne le sort des communautés pastorales — peules, arabes et touarègues. Amnesty International estime que nombre des victimes appartenaient à ces groupes, accusés ou soupçonnés de proximité avec des groupes armés en raison de leur origine ou de leur présence dans des zones contrôlées ou fréquentées par des insurgés. Cette logique de suspicion collective, qui assimile une communauté entière à des combattants, expose des populations civiles à des représailles massives. L’organisation met en garde contre ce risque de généralisation, qui pourrait transformer des villages entiers en cibles légitimes aux yeux des forces de sécurité.

Frappes de drones : quand la technologie militaire frappe des marchés

Le rapport consacre une large place à deux frappes de drones menées en 2025 par les forces maliennes dans la région de Tombouctou. Selon Amnesty, ces attaques auraient fait au moins 23 morts, dont cinq enfants. Le cas le plus documenté concerne le marché d’Ejdeir, frappé le 16 mars 2025. L’organisation affirme que 16 personnes auraient été tuées et sept autres blessées. Aucun élément ne permettrait d’établir la présence de combattants ou d’objectifs militaires sur le marché au moment de la frappe.

Les autorités maliennes avaient pour leur part affirmé avoir visé des « réunions de terroristes ». Amnesty reconnaît que les informations géographiques communiquées par les autorités correspondent au lieu frappé à Ejdeir. Mais en l’absence de cible militaire avérée, l’organisation considère qu’une telle attaque pourrait constituer une attaque directe contre des civils et devrait faire l’objet d’une enquête comme possible crime de guerre. Cette question est d’autant plus sensible que les autorités maliennes présentent ces opérations comme nécessaires à la lutte contre les groupes jihadistes. Le rapport ne remet pas en cause le droit des autorités à lutter contre les groupes armés, mais insiste sur l’obligation de respecter le droit international humanitaire et de protéger les populations civiles.

Torture dans les bases militaires : des récits corroborés

Autre volet particulièrement grave : les accusations de torture et de mauvais traitements infligés à des personnes détenues. Amnesty International affirme avoir interrogé 15 hommes disant avoir subi des actes de torture lors de patrouilles conjointes ou dans des bases militaires situées notamment à Léré et Nampala. Leurs récits ont été corroborés par des témoins ayant affirmé avoir assisté à des actes de torture concernant une trentaine de personnes.

Les méthodes décrites sont d’une violence extrême : suspension des détenus par les bras, simulation de noyade, coups portés avec des barres métalliques ou des bâtons, décharges électriques. Selon Amnesty, cinq personnes seraient mortes dans les bases militaires à la suite de tortures ou de mauvaises conditions de détention. Les actes auraient été principalement commis par des membres de Wagner, parfois en présence de militaires maliens. Certaines personnes auraient été détenues de quelques jours à plusieurs mois sans être présentées devant un tribunal, ni pouvoir bénéficier d’une assistance juridique ou contacter leurs proches.

Wagner parti, Africa Corps reste : quelle responsabilité ?

Le rapport intervient alors que la présence russe au Mali a évolué. Le groupe Wagner, présent dans le pays depuis la fin de 2021, a été remplacé en juin 2025 par l’Africa Corps, une structure placée sous le contrôle du ministère russe de la Défense. Amnesty International demande donc aux autorités maliennes de clarifier publiquement les relations avec Africa Corps et les mécanismes de contrôle applicables à ses membres. Pour l’organisation, le changement de structure ne doit pas se traduire par une absence de responsabilité lorsque des violations du droit international sont commises. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de transformation profonde de la politique sécuritaire malienne : depuis le coup d’État de 2020, les autorités ont progressivement renforcé leur coopération militaire avec la Russie tout en réduisant leur dépendance à l’égard de partenaires occidentaux.

Un conflit complexe où tous les camps sont mis en cause

Amnesty International souligne néanmoins que les exactions documentées ne peuvent être attribuées à un seul camp. Au cours des dernières années, les groupes armés actifs au Mali ont eux aussi été accusés de graves violations du droit international humanitaire. L’organisation rappelle notamment que des groupes armés ont commis des homicides illégaux, des enlèvements et d’autres abus contre les populations civiles. Cette précision est essentielle dans un conflit où plusieurs acteurs armés sont présents et où les civils se retrouvent souvent pris entre différentes forces. La situation humanitaire demeure par ailleurs préoccupante : plus de 2 036 écoles étaient fermées en raison de l’insécurité, privant des centaines de milliers d’enfants d’accès à l’éducation.

L’impunité en question : un défi pour la justice malienne

Au-delà des accusations, le rapport pose une question centrale : celle de la justice. Amnesty International affirme avoir transmis ses conclusions aux autorités maliennes le 3 août 2026 et indique ne pas avoir reçu de réponse au moment de la publication. L’organisation appelle Bamako à ouvrir des enquêtes « effectives et impartiales » sur les crimes présumés et à poursuivre, lorsque les preuves le justifient, les responsables devant des juridictions respectant les garanties d’un procès équitable. La question judiciaire prend une dimension supplémentaire depuis la décision annoncée par le Mali en juin 2026 de se retirer du Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale. Selon Amnesty, ce retrait ne met toutefois pas fin aux procédures déjà couvertes par la compétence de la CPI : celle-ci conserverait sa compétence sur les crimes relevant de son mandat commis pendant la période juridiquement applicable.

Dans ce contexte, le rapport d’Amnesty International apparaît moins comme un simple inventaire d’exactions que comme une alerte sur le risque d’enracinement de l’impunité. Pour les populations civiles de Ségou, Mopti et Tombouctou, le défi reste immédiat : survivre dans un conflit où la distinction entre combattants et civils demeure souvent fragile. Pour les autorités maliennes, les accusations formulées constituent désormais un dossier supplémentaire auquel il faudra répondre, au nom de la protection des populations mais aussi de la crédibilité des institutions chargées de rendre justice. Car derrière les statistiques — 34 morts documentés, des dizaines de détenus torturés et d’autres victimes présumées — se trouve une réalité plus difficile à mesurer : celle de familles déplacées, de villages vidés de leurs habitants et d’une population qui continue de vivre entre la menace des groupes armés et les opérations des forces de sécurité. Le rapport rappelle ainsi une exigence fondamentale du droit international : la lutte contre les groupes armés ne dispense aucune partie au conflit de protéger les civils. Au Mali, la bataille contre l’insécurité se joue donc aussi sur le terrain de la justice, de la responsabilité et de la protection des populations.

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