Mali : comment la lutte antiterroriste alimente la crise humanitaire et fragilise l’État

Écoutez cet article5 min

Après le départ précipité de la MINUSMA fin 2023, le Mali s’engage dans une lutte antiterroriste aux conséquences dramatiques pour les populations civiles. Les Forces armées maliennes (FAMa) et leurs alliés russes de l’Africa Corps multiplient les exactions, transformant une stratégie présentée comme salvatrice en un enchaînement de violences et d’impunité. Comment cette spirale sécuritaire affecte-t-elle les civils et quelles menaces pèse-t-elle sur la stabilité future du pays ?

Des promesses non tenues : le droit humanitaire bafoué malgré les engagements internationaux

Le Mali a ratifié les Conventions de Genève dès 1965 et les Protocoles additionnels de 1989, encadrant strictement les opérations militaires en zone de conflit. Pourtant, entre les discours officiels promouvant le respect des règles de guerre et la réalité sur le terrain, le fossé est béant. L’enseignement du droit des conflits armés dans les casernes n’a pas empêché la normalisation des pratiques illégales, où la distinction entre civils et combattants disparaît sous le poids de la répression.

Exécutions arbitraires, tortures et pillages : un mode opératoire systématique

Les rapports d’organisations indépendantes révèlent une escalade inquiétante des violations des droits humains. Depuis le retrait des observateurs internationaux, les cas de disparitions forcées, simulations de noyade, décharges électriques et exécutions sommaires se multiplient. Les communautés peules du centre et du nord du pays, déjà prises en étau entre les groupes jihadistes et l’armée, subissent un traitement disproportionné.

L’impunité institutionnalisée : l’héritage de l’expulsion de la MINUSMA

La décision de chasser la MINUSMA a été présentée comme un symbole de souveraineté, mais ses répercussions sont bien plus sombres. Sans présence indépendante sur le terrain, les mécanismes de contrôle des exactions ont disparu. Le résultat ? Une hausse vertigineuse de 40 % des signalements de violations des droits humains dès 2024, selon les estimations des ONG. L’opacité devient un outil de gouvernance, où chaque exaction reste sans suite.

La CPI et les institutions régionales : des réponses en carton-pâte ?

Le Mali s’est retiré de la Cour pénale internationale (CPI) sous prétexte de souveraineté, tandis que les réactions des organisations régionales restent timorées. L’Union africaine se limite à des déclarations sans conséquence, et la CEDEAO, bien que vigilante sur les transitions politiques, peine à exercer une pression suffisante sur les choix militaires de Bamako. Résultat : aucune justice n’est rendue, et les criminels présumés échappent à toute reddition de comptes.

Une stratégie contre-productive : quand la violence nourrit l’insurrection

La junte malienne mise sur la force brute pour éradiquer les groupes armés, mais cette approche se retourne contre elle. Les violences systématiques contre les civils alimentent un ressentiment profond, facilitant le recrutement au sein des mouvements jihadistes. Plutôt que de renforcer la sécurité, ces méthodes creusent un fossé entre l’État et les populations, fragilisant davantage la légitimité du pouvoir en place.

Un État qui perd son âme : l’effritement de sa crédibilité internationale

Un État qui bafoue systématiquement les droits humains de ses propres citoyens perd toute légitimité à exiger la protection de ses frontières. En sacrifiant son peuple au nom d’une « reconquête » illusoire, le Mali risque non seulement de s’isoler sur la scène internationale, mais aussi de saper les fondements même de sa souveraineté. La question n’est plus de savoir si cette politique est efficace, mais combien de temps encore le pays pourra en payer le prix.

Que faire face à cette spirale ? Pistes pour sortir de l’impasse

Face à l’enlisement sécuritaire et humanitaire, trois pistes pourraient être envisagées pour inverser la tendance :

  • Réinstaurer des mécanismes de contrôle indépendants : La présence d’observateurs internationaux, même limitée, reste cruciale pour limiter les exactions. Des missions onusiennes ou régionales pourraient être déployées en zone tampon pour documenter les abus.
  • Repenser la coopération militaire : Associer les communautés locales à la planification des opérations permettrait de réduire les risques de représailles contre les civils. La formation des forces sur le droit international humanitaire doit devenir une priorité absolue.
  • Rétablir un dialogue politique inclusif : Sans légitimité auprès de la population, aucune stratégie sécuritaire ne peut réussir. Un retour aux négociations, impliquant tous les acteurs sociaux, serait un premier pas vers la désescalade.
Suivre l'actualitéRecevez les nouveaux articles dans votre lecteur de flux préféré