Assamaka, ce checkpoint oublié des cartes routières, vient de devenir le théâtre d’un bouleversement numérique en Afrique de l’Ouest. À l’abri des projecteurs, l’Algérie et le Niger viennent d’activer un corridor optique transsaharien censé relier le Sahel à l’internet mondial. Mais derrière les promesses de connexion high-speed se cachent des enjeux bien plus lourds : une bataille discrète pour l’hégémonie technique, des équations financières complexes et un pari géopolitique risqué dans une zone minée par les groupes armés.
Assamaka, point zéro d’une révolution numérique
C’est dans ce village perdu du désert nigérien, aux confins du Tassili et de la hamada, que tout s’est joué. Le 6 octobre 2026, les ministres des télécommunications des deux pays ont scellé l’activation de la liaison transsaharienne à fibre optique, un maillon essentiel de la Dorsale transsaharienne (DTS). Ce projet pharaonique, inscrit au registre du NEPAD, ambitionne de mailler six pays d’ici 2028 : Algérie, Niger, Nigeria, Tchad, Mali et Mauritanie. Mais Assamaka n’est pas un simple point géographique.
Un financement bien moins simple que les chiffres ne le laissent penser
Contrairement aux idées reçues, le projet ne repose pas sur un contrat bilatéral à 100 millions d’euros entre Alger et Niamey. Les données de la Banque africaine de développement (BAD) révèlent une architecture financière bien plus intriquée. La composante nigérienne seule a mobilisé 43 millions d’euros, financés à hauteur de 16 milliards de francs CFA par crédit, 12,76 milliards par don et 2,17 milliards en contrepartie locale.
Le financement initial du projet multinational, approuvé en 2016, atteint 62,262 millions d’unités de compte, porté par un mélange de contributions européennes, du Fonds africain de développement et de fonds propres des États membres. Aucune trace, dans les documents publics, d’un transfert direct de fonds entre les deux voisins.
Une fibre qui ne se résume pas à des kilomètres de câble
Le chantier nigérien a permis de déployer 1 031 kilomètres de fibre, équipés d’un data center Tier III et d’une boucle locale de 88 kilomètres. Mais l’essentiel réside ailleurs : cette infrastructure offre au Niger un accès alternatif à la bande passante mondiale, traditionnellement limitée à deux axes principaux vers le Bénin et le Sénégal. Résultat ? Une meilleure qualité de connexion pour les services publics, les opérateurs locaux et, à terme, les populations du Nord.
Ce que Niamey gagne (ou risque de perdre)
Pour le Niger, enclavé numérique avec un PIB par habitant parmi les plus bas au monde, la Dorsale transsaharienne représente une manne bien plus large que le câble lui-même.
- Baisse des coûts de transit et fin du monopole sur certains corridors ;
- Amélioration de la résilience des réseaux face aux pannes ou aux cyberattaques ;
- Potentiel accru pour le commerce électronique et les services de paiement mobile ;
- Connexion accélérée des régions isolées du Nord, comme Agadez et Bilma ;
- Possibilité de négocier des tarifs compétitifs avec Alger, voire de revendre de la capacité à d’autres pays du Sahel.
Pourtant, aucune étude publique n’a encore chiffré les économies réalisées ou les revenus supplémentaires générés par ce corridor. Un flou que les deux pays devront lever pour justifier l’investissement.
L’Algérie mise sur le numérique pour étendre son influence
Alger ne s’est pas contenté de construire une frontière numérique. Le pays a déjà posé 2 548 kilomètres de fibre sur son sol, entre Alger et In Guezzam, avec l’ambition affichée de faire de son territoire la porte d’entrée du Sahel vers l’internet mondial. Cette stratégie s’appuie sur deux leviers : ses câbles sous-marins déjà opérationnels et son fonds souverain dédié aux infrastructures.
Un hub technologique en construction
En septembre 2026, Algérie Télécom et Niger Télécom ont signé un accord permettant une liaison directe de 100 Gbps entre In Guezzam et Agadez. Un geste symbolique ? Pas seulement. Alger mise sur le transit de données comme future source de revenus, mais aussi comme outil de soft power. En intégrant le Niger dans son réseau national, elle renforce sa position face à ses rivaux régionaux : Maroc (avec sa dorsale avec la CEDEAO), Turquie (projet de câble vers Djibouti), ou encore les investisseurs chinois et russes.
Souveraineté numérique : un argument massue
Le gouvernement algérien présente la DTS comme une solution souveraine pour les pays sahéliens privés d’accès à la mer. En facilitant leur connexion via ses infrastructures nationales, Alger se positionne non plus seulement comme un fournisseur, mais comme un intermédiaire incontournable. Une position qu’elle renforce en parallèle de sa relance diplomatique au Sahel, notamment via des accords sécuritaires avec Niamey.
Une infrastructure vitale dans un désert de menaces
Le vrai défi du projet n’est pas technique. Il est géographique. Le tracé traverse des zones où l’État nigérien peine à imposer son autorité. Entre juin 2021 et juin 2026, la région d’Agadez a été secouée par des attaques attribuées à l’État islamique au Sahel (ISSP) et au JNIM. En 2026, Niamey a subi une attaque revendiquée par le JNIM contre sa base militaire et son aéroport international.
Protéger plusieurs milliers de kilomètres de fibre posés sur du sable et traversant des zones disputées s’annonce titanesque. Sabotage, coupures accidentelles, difficultés d’accès pour la maintenance… Les risques sont multiples. D’autant que cette fibre ne transportera pas que des données commerciales : elle centralisera les administrations numérisées, les systèmes bancaires et les services publics. Autant de cibles potentielles pour les groupes armés.
La sécurité au cœur des négociations
Dès février 2026, Alger et Niamey ont convenu de renforcer leur coopération sécuritaire, notamment à la frontière. La protection du corridor est devenue un nouveau cheval de bataille des deux gouvernements. Mais jusqu’où iront-ils ? Patrouilles conjointes ? Investissements dans des systèmes de surveillance ? Ou simple affichage pour rassurer les investisseurs ?
Le vrai deal : une architecture, pas une rente
Contrairement aux discours officiels, il n’y a pas de trésors cachés à se partager. Pas de facture vindicative ni de dividendes garantis. Juste une infrastructure qui change la donne : 43 millions d’euros injectés au Niger, 2 500 kilomètres de fibre algérienne, et un corridor opérationnel qui pourrait, enfin, briser l’isolement numérique du Sahel.
Pour Niamey, c’est l’espoir de briser la dépendance aux routes maritimes via le Bénin ou le Sénégal. Pour Alger, c’est la promesse d’un rôle de plaque tournante régionale. Mais dans le Sahara, où les groupes armés contestent chaque mètre carré de territoire, une seule question obsède désormais : ce câble résistera-t-il aux tempêtes humaines, comme il a résisté au sable ?