Décryptage au Mali : les coulisses et les non-dits du discours d’Assimi Goïta

Derrière la solennité de l’adresse à la Nation prononcée par le général d’armée Assimi Goïta à l’occasion de la fête d’indépendance, se cache une mécanique bien rodée : celle d’un récit officiel construit pour séduire avant de convaincre. Car sous les applaudissements et les formules triomphales — croissance retrouvée, armée victorieuse, souveraineté reconquise —, une lecture attentive des faits laisse apparaître des zones d’ombre que l’exécutif préfère ne pas éclairer. Voici, point par point, ce que l’allocution dit, ce qu’elle tait, et ce que le quotidien des Maliens révèle à sa place.
Un discours de célébration conçu pour rassurer, pas pour rendre des comptes
Le président de la Transition a déroulé, comme à l’accoutumée, une grille de lecture où chaque annonce sert une démonstration politique. L’objectif est clair : transformer une cérémonie commémorative en tribune de légitimation, en martelant les acquis supposés de la Transition. Problème : lorsque l’on confronte méthodiquement ces déclarations aux conditions de vie réelles dans les régions, les fissures apparaissent immédiatement.
Sécurité : l’anatomie d’une « montée en puissance » surévaluée
Dans son allocution, la Présidence décrit des Forces armées maliennes (FAMa) « réorganisées, équipées et victorieuses », capables d’agir en synergie avec les partenaires de l’Alliance des États du Sahel (AES). Une image lisse, presque parfaite. Trop lisse, justement.
Des axes stratégiques toujours exposés
Le récit officiel évite soigneusement d’aborder la dégradation sécuritaire qui touche le centre et le nord du pays. Les offensives d’envergure attribuées au JNIM ou aux groupes indépendantistes — de l’épisode de Tinzawatène aux attaques contre des garnisons telles que Dioura ou Sévaré — démontrent que l’armée éprouve les plus grandes difficultés à sécuriser les routes vitales comme les zones rurales.
- Une présence militaire réelle, mais incapable de couvrir l’ensemble du territoire.
- Des populations rurales qui continuent de payer le prix fort de ces lacunes.
- Un contrôle des axes de circulation qui demeure précaire malgré les annonces.
La souveraineté proclamée et la dépendance assumée
Autre paradoxe mis au jour par ce décryptage : alors que le discours célèbre une « autonomie retrouvée », l’armée malienne reste opérationnellement adossée au contingent paramilitaire russe Africa Corps — l’ancienne structure Wagner. Cette dépendance s’est même renforcée, au prix de concessions financières et minières considérables, ce qui éloigne un peu plus le projet d’une véritable armée républicaine autonome.
Économie et mines : la croissance affichée face au pouvoir d’achat en berne
Le volet économique de l’adresse s’appuie sur un taux de croissance présenté comme supérieur à 5 % voire 6 %, tiré par la mobilisation des ressources internes et les retombées des réformes du code minier. Sur le papier, la démonstration tient. Dans la rue, elle s’effondre.
Une inflation qui écrase les ménages
À Bamako comme en province, la théorie macroéconomique ne masque plus la flambée des prix des produits de première nécessité : riz, huile, sucre, sans oublier le carburant. Pour la majorité des citoyens, la croissance annoncée reste une abstraction statistique sans effet sur le panier de la ménagère.
EDM-SA et la promesse contrariée de l’électricité
L’allocution évoque une « amélioration de la desserte en électricité ». La réalité vécue par les foyers et les PME raconte une tout autre histoire : les coupures récurrentes de la société nationale d’électricité paralysent l’économie informelle, freinent la production locale et fragilisent des activités déjà éprouvées.
Des retombées minières détournées de leur cible
La redistribution des fonds miniers mise en avant par les autorités jure avec un autre fait : une part massive des recettes publiques et des licences d’exploitation sert à honorer les factures du partenaire paramilitaire étranger. Autrement dit, la richesse du sous-sol malien finance moins le développement que la sécurité déléguée.
Réconciliation : l’appel au rassemblement dans un espace civique verrouillé
Le président de la Transition a répété son appel à la « réconciliation » et à la « cohésion nationale » dans le cadre de la Charte pour la paix. Sur le fond, la formule séduit. Dans les faits, elle interpelle.
Des voix critiques systématiquement étouffées
Cet appel au rassemblement survient dans un contexte de musellement inédit. Acteurs politiques, journalistes, défenseurs des droits humains et figures de la société civile subissent poursuites, détentions ou intimidations dès qu’ils contestent la gestion de la Transition. Difficile, dans ces conditions, de parler de dialogue inclusif.
Le Nord sacrifié au tout-militaire
La dénonciation unilatérale des accords de paix antérieurs, combinée à l’option du tout-sécuritaire, a enterré les mécanismes de médiation élargie. Le dialogue a été remplacé par un enlisement belliqueux dont les premières victimes sont les populations des zones concernées.
Ce que l’allocution trahit malgré elle
En privilégiant la communication politique sur la démonstration par les faits, le discours officiel laisse deviner les fragilités d’un modèle de gouvernance sous tension. Entre l’autosatisfaction affichée dans les salons du Koulouba et l’insécurité croissante qui pèse sur les provinces, l’écart ne cesse de se creuser : d’un côté les promesses du « Malikura », de l’autre le vécu concret du peuple malien. C’est précisément dans cet intervalle que se joue l’avenir de la Transition.