Burkina Faso : les quatre ans d’Ibrahim Traoré en questions

Écoutez cet article7 min

Le capitaine Ibrahim Traoré a renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba le 30 septembre 2022. Quatre ans après, son pouvoir revendique une transformation en profondeur : reconquête territoriale, armée renforcée, souveraineté affirmée et rupture avec plusieurs partenaires occidentaux. Pourtant, derrière ce récit officiel, le bilan suscite de vives contestations, notamment sur la sécurité des populations, les déplacements massifs de civils et le recul des libertés publiques.

La lutte contre les groupes armés, priorité affichée

Dès son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré place la lutte contre les groupes djihadistes au cœur de son action. Son gouvernement renforce les forces armées et développe les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des supplétifs civils chargés d’épauler l’armée.

Le pouvoir affirme avoir repris plusieurs zones auparavant contrôlées ou menacées par les groupes armés. Il met en avant l’augmentation des capacités militaires et la mobilisation de la population comme piliers de sa stratégie sécuritaire.

Quatre ans plus tard, la violence n’a pas disparu. Les groupes armés continuent de mener des attaques contre les forces de sécurité et les civils. L’ACLED observe que les groupes djihadistes conservent une capacité d’action importante au Burkina Faso et que les attaques contre les civils restent un élément majeur du conflit.

Le constat est paradoxal : l’État revendique un contrôle territorial accru, mais l’insécurité demeure une réalité quotidienne dans plusieurs régions.

Plus de deux millions de déplacés internes

Le déplacement des populations reste l’un des indicateurs les plus lourds du conflit. Selon les données du HCR, plus de deux millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur du Burkina Faso à la fin de 2025, auxquelles s’ajoutent des réfugiés et demandeurs d’asile. Le bilan du HCR pour octobre-décembre 2025 recensait précisément plus de 2,06 millions de déplacés internes.

Ces déplacements ne résultent pas uniquement des attaques djihadistes. Human Rights Watch documente également des violences commises par les forces gouvernementales et les VDP contre des civils accusés de soutenir les groupes armés. L’organisation affirme avoir documenté des attaques ayant causé au moins 1 800 morts civils entre 2023 et 2025, tout en soulignant que les exactions sont le fait de plusieurs parties au conflit.

Le drame des déplacés résume une difficulté majeure du bilan sécuritaire : reprendre un territoire ne garantit pas nécessairement la sécurité durable des populations qui y vivent.

Liberté de la presse : un espace médiatique sous pression

L’autre rupture majeure des quatre années Traoré concerne la liberté de la presse. Les autorités justifient certaines mesures par le contexte de guerre et la nécessité de préserver le moral des troupes et de la population. Les organisations de défense de la presse décrivent cependant un rétrécissement considérable de l’espace médiatique.

Reporters sans frontières (RSF) affirme que plusieurs journalistes ont été arrêtés, enlevés ou réquisitionnés pour rejoindre les forces armées. En 2025, l’organisation recensait plusieurs journalistes soumis à des enrôlements forcés et huit journalistes interrogés par les services de sécurité au cours du seul mois d’octobre.

Le cas d’Atiana Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement, est devenu emblématique. Enlevé en juin 2024, il a été présenté par les autorités comme ayant été réquisitionné pour servir dans l’armée. Une enquête publiée en 2026 par RSF affirme toutefois qu’il aurait été détenu secrètement à Ouagadougou et non envoyé au front comme l’indiquait la version officielle.

L’enrôlement forcé, un outil de répression ?

La question des enrôlements forcés dépasse le seul cas des journalistes. Human Rights Watch rapporte que des dizaines de détracteurs du pouvoir auraient été réquisitionnés et envoyés dans des zones de combat. L’organisation estime que cette pratique a notamment concerné des journalistes, des militants de la société civile, des opposants et des magistrats.

Le phénomène est particulièrement sensible parce qu’il brouille la frontière entre mobilisation nationale et sanction politique. Dans un contexte de guerre, l’État dispose de mécanismes de mobilisation pour la défense nationale. Mais les organisations de défense des droits humains soulignent que ces procédures doivent respecter des garanties légales et permettre aux personnes concernées de contester leur affectation.

Une souveraineté revendiquée, un espace civique réduit

Ibrahim Traoré défend une vision fondée sur la souveraineté et la rupture avec les anciennes dépendances. Le Burkina Faso s’est éloigné de la France, a renforcé ses relations avec la Russie et s’est rapproché du Mali et du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel. Le gouvernement met également en avant les politiques de transformation locale des ressources, notamment dans le secteur minier.

Mais cette affirmation de souveraineté s’accompagne d’un recul de l’espace politique et civique. Des journalistes, militants, opposants et défenseurs des droits humains ont été arrêtés, détenus ou contraints à l’exil selon plusieurs organisations.

Quatre ans après, un bilan toujours en débat

Quatre ans après le coup d’État de septembre 2022, le bilan d’Ibrahim Traoré ne peut se résumer à une seule lecture. Son pouvoir peut mettre en avant la militarisation de la lutte contre les groupes armés, la mobilisation des VDP, la recherche d’une plus grande autonomie stratégique et certaines avancées économiques.

Mais les chiffres des déplacements, la persistance des attaques et les accusations d’exactions contre les civils montrent que la crise sécuritaire demeure profonde. Dans le même temps, les arrestations de journalistes, les disparitions et les enrôlements forcés documentés par des organisations internationales posent la question du prix payé au nom de la guerre.

Au Burkina Faso, après quatre années de pouvoir militaire, l’enjeu reste double : reconquérir le territoire, mais aussi garantir que la reconquête se fasse sans abandonner les droits et la protection des populations.

Suivre la rubriqueAjoutez nos flux à votre lecteur RSS préféré