Mali : les enlèvements par la sécurité d’État face à la lutte antiterroriste

Mali : les enlèvements par la sécurité d’État face à la lutte antiterroriste

Tiambel Guimbayara
Manifestation au Mali

Les familles des personnes disparues exigent des réponses précises : où sont retenus leurs proches, dans quelles conditions et selon quel statut juridique ? Elles réclament également, en cas de présomption d’infraction, que les dossiers soient transmis aux autorités judiciaires compétentes. Pourtant, les partisans des autorités de transition estiment que la raison d’État et la lutte antiterroriste légitiment ces pratiques.

Le poids de la raison d’État

« Une enquête est en cours sous l’autorité du parquet militaire, ce qui nécessite des moyens exceptionnels, explique Tiambel Guimbayara, journaliste malien et directeur de publication de La Voix du Mali. La raison d’État autorise à engager toute action nécessaire pour garantir la sécurité nationale, surtout après les attaques du 25 avril qui ont coûté la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, l’une des figures clés du système sécuritaire. Dans un contexte aussi critique, face à la menace terroriste, la raison d’État doit primer sur toute autre considération. »

Ces propos s’opposent pourtant aux principes constitutionnels maliens ainsi qu’aux engagements internationaux du pays, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Ces textes, ratifiés par le Mali, établissent un équilibre entre le droit à la protection de l’État et le respect des libertés fondamentales.

Pour Jean-François Akandji-Kombé, professeur à la Sorbonne et spécialiste du droit international et communautaire africain, cette approche soulève des questions éthiques majeures.

L’équilibre entre sécurité et libertés fondamentales

« Le Mali a parfaitement le droit de se protéger contre le terrorisme, affirme le professeur Akandji-Kombé, mais cela ne doit pas entraîner la suspension systématique des libertés individuelles ni la suppression des droits à un procès équitable, à la présomption d’innocence ou à une défense juridique. Ces principes sont indispensables pour préserver la cohésion sociale et éviter que l’État ne perde son âme dans sa lutte contre les menaces qui pèsent sur la nation. »

Plusieurs observateurs pointent du doigt une instrumentalisation politique de la lutte antiterroriste. Les attaques du 25 avril serviraient de prétexte à l’élimination d’opposants politiques engagés en faveur de la démocratie. Depuis trois semaines, de multiples enlèvements ont été signalés, sans qu’aucune communication officielle ne vienne éclairer ces événements.

Le collectif d’avocats représentant la famille de Maître Mountaga Tall a récemment publié un communiqué pour exprimer sa vive indignation après la disparition, le 16 mai, de Cheikh Mamadou Tall, fils de l’avocat. Le collectif exige des autorités compétentes qu’elles agissent sans délai pour rétablir la liberté des deux hommes et faire la lumière sur les circonstances de leur enlèvement.