Financement de boko haram : le kidnapping, une manne lucrative dans la région

financement de boko haram : le kidnapping, une manne lucrative dans la région

Dans le nord-est du Nigeria, comme au Niger, au Cameroun ou encore au Tchad, les enlèvements massifs orchestrés par Boko Haram ne sont plus un simple acte de terreur, mais une véritable industrie. Ces rapts, ciblant écoles, bus ou communautés entières, génèrent des revenus colossaux qui alimentent la machine de guerre des groupes jihadistes.

Manifestation au Nigeria en 2015 après l'enlèvement de lycéennes

une industrie du rapt qui rapporte des millions

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une étude menée par le cabinet SBM Intelligence, spécialisé dans l’analyse des risques sécuritaires au Nigeria, plus de 4 700 personnes ont été enlevées entre juillet 2024 et juin 2025 lors de près d’un millier d’incidents. Ces rapts, souvent suivis de violences, ciblent massivement les établissements scolaires du nord du pays, mais aussi des zones centrales. Les groupes responsables ? Boko Haram, classé comme organisation terroriste par l’ONU depuis 2014, et sa dissidence, l’ISWAP, branche ouest-africaine de l’État islamique.

Les rançons exigées atteignent des sommes vertigineuses. Pour cinq otages tchadiens récemment capturés près de la frontière nigérienne, Boko Haram réclame 50 millions de francs CFA. Un sixième otage, médecin, vaut dix fois plus : 500 millions de francs CFA. Ces pratiques ne se limitent pas aux frontières du Nigeria. Au Cameroun, l’enlèvement de passagers d’un bus à Ziguagé, revendiqué par Boko Haram, a marqué les esprits l’an dernier. Un otage y a laissé la vie, les autres restant captifs.

recrutement et financement : les deux visages des enlèvements

Pour comprendre l’ampleur de ce phénomène, nous avons échangé avec Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’études et de sécurité (ISS). Selon lui, ces enlèvements servent deux objectifs majeurs :

  • Le recrutement forcé : jeunes garçons, femmes, voire communautés entières sont enrôlés de force comme combattants, main-d’œuvre ou esclaves sexuelles.
  • Le financement : les rançons, payées par les familles, les communautés ou parfois les États, constituent une source de revenus essentielle. Au Nigeria, les demandes de rançons sur un an ont frôlé les 35 millions de dollars, dont près de 5 % ont été effectivement versés.
Combattants présumés de Boko Haram lors d'une attaque au Nigeria

des rançons payées en secret, malgré les interdictions

Pourtant, le gouvernement nigérian a officiellement interdit le paiement des rançons. Une loi de 2022 punit ce geste d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Les familles continuent de verser des rançons pour sauver leurs proches, et les autorités nigérianes seraient elles-mêmes impliquées dans ces transactions. C’est ce que dénoncent des sources du renseignement, évoquant des sommes colossales versées pour la libération d’otages, comme les 230 élèves et membres d’un personnel scolaire enlevés en novembre 2025 dans l’État de Niger.

Les montants varient selon les sources : entre 1,3 et 6 millions d’euros. L’argent aurait été transporté en espèces par hélicoptère jusqu’à un chef de Boko Haram dans l’État de Borno. Le gouvernement nigérian rejette ces accusations, affirmant que la libération des otages résulte d’opérations militaires et de renseignement. Reconnaître ces paiements risquerait, selon les experts, de renforcer la propagande des groupes armés.

Boko Haram et la stratégie du bassin du lac Tchad

Boko Haram est né en 2002 à Maiduguri, dans l’État de Borno, au nord-est du Nigeria. Fondé par le prédicateur Mohammed Yusuf, le groupe prône un islam radical et rejette toute influence occidentale, symbolisée par son nom : « l’éducation occidentale est un péché ».

Son expansion a dépassé les frontières du Nigeria pour englober le Niger, le Tchad et le Cameroun, formant une menace régionale concentrée autour du bassin du lac Tchad. Pourquoi cette zone est-elle si stratégique ? Remadji Hoinathy explique :

Le bassin du lac Tchad est un espace transfrontalier, proche du Sahel, où l’État islamique et ses affidés, comme l’EIGS, sont également actifs. La Libye, au nord, sert de corridor pour le trafic d’armes et de combattants. Cette région, marginalisée par les États, offre une économie transfrontalière florissante grâce à l’agriculture et à l’élevage. Enfin, son écosystème complexe, marqué par des îles, des marécages et des forêts, en fait un refuge idéal pour échapper aux pressions militaires.

Dégâts causés par une attaque de Boko Haram à Kwara, Nigeria, en 2026

l’ISWAP, une scission qui a changé la donne

En 2016, une dissidence majeure au sein de Boko Haram donne naissance à l’ISWAP (État islamique en Afrique de l’Ouest). Ce groupe, en rupture avec la ligne ultra-radicale d’Abubakar Shekau, prône une approche plus structurée et moins violente envers les populations locales. En échangeant avec Remadji Hoinathy, nous comprenons que cette scission a accentué les tensions internes :

« Boko Haram et l’ISWAP sont désormais rivaux. Ils s’affrontent pour le contrôle des territoires et des ressources dans le bassin du lac Tchad, alimentant une guerre fratricide qui fragilise encore davantage la région. »

Fidèles en prière à Kano, Nigeria, en 2019 après des attentats attribués à Boko Haram

la réponse militaire, une lutte sans issue apparente

Face à cette menace persistante, les États de la région tentent de coordonner leurs actions. La Force multinationale mixte, créée sous l’égide de la Commission du bassin du lac Tchad, combine des opérations militaires et des stratégies de stabilisation. Pourtant, comme le souligne Remadji Hoinathy, les résultats restent limités :

Les réponses militaires ont d’abord été nationales, mais la création de la Force multinationale mixte marque une avancée. Cependant, après plus d’une décennie de conflit, Boko Haram et l’ISWAP montrent une résilience remarquable. Ils s’adaptent aux pressions militaires, se reconstituent et reprennent le contrôle de certains territoires. Malgré les efforts, l’efficacité globale de ces réponses est questionnable.

Le bilan humain est accablant : depuis 2009, cette insurrection a fait plus de 40 000 morts et déplacé plus de 2 millions de personnes dans le nord-est du Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique. Pour soutenir Abuja, les États-Unis ont déployé près de 200 soldats sur place, chargés de former et d’accompagner les forces locales.

Une décennie après le début de cette crise, le financement de Boko Haram via les enlèvements et rançons reste un défi majeur. Entre recrutement forcé, économie transfrontalière et résilience des groupes armés, la région du bassin du lac Tchad continue de payer le prix fort.