Enlèvements par boko haram : la face cachée du financement terroriste en afrique de l’ouest
Enlèvements par Boko Haram : comment le groupe djihadiste tire profit des populations africaines
Dans le nord-est du Nigeria, du Tchad, du Niger et du Cameroun, une industrie du rapt s’est développée, alimentant les caisses de Boko Haram. Entre juillet 2024 et juin 2025, plus de 4 700 personnes ont été enlevées lors de près d’un millier d’incidents, selon les données recueillies par les experts en sécurité. Ces actes, souvent ciblant des écoles, ont fait des centaines de victimes et révélé une stratégie économique redoutable pour le groupe terroriste.
Une économie du kidnapping bien organisée
Les enlèvements ne se limitent pas au Nigeria, pays le plus touché. Au Cameroun, en mars dernier, des passagers d’un bus à Zigué, dans l’Extrême-Nord, ont été pris en otage. Plus récemment, au Niger, sept Tchadiens ont été kidnappés près de la frontière avec le Tchad, l’un d’eux perdant la vie. Ces attaques, revendiquées par Boko Haram, illustrent l’extension géographique du phénomène.
Selon Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’étude et de sécurité, ces enlèvements servent deux objectifs majeurs :
- Le recrutement forcé : jeunes hommes, femmes et parfois communautés entières sont intégrés de force aux rangs du groupe, comme combattants, main-d’œuvre ou esclaves sexuelles.
- Le financement par rançons : les familles, les communautés et, dans une moindre mesure, les États paient des milliers, voire des millions de naira ou de francs CFA pour libérer les otages. Pour cinq Tchadiens détenus, Boko Haram exigeait 50 millions de francs CFA. Le sixième, médecin, voyait sa rançon multipliée par dix, soit 500 millions de francs CFA.
Rançons et déni gouvernemental
Malgré une loi nigériane de 2022 punissant le paiement de rançons par une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison, les autorités et les familles continuent de céder aux exigences des ravisseurs. En novembre 2025, environ 230 élèves et membres du personnel d’une école catholique enlevés dans l’État de Niger auraient été libérés après le versement d’une rançon controversée. Les montants évoqués varient entre 1,3 million et 6 millions d’euros, selon les sources.
Le gouvernement nigérian rejette ces accusations, affirmant que la libération des otages est le résultat d’une opération militaire et de renseignement. Pourtant, selon des enquêtes locales, des fonds auraient été remis en espèces à des chefs de Boko Haram dans l’État de Borno. Une telle reconnaissance risquerait de renforcer la propagande du groupe, soulignent les analystes.
Boko Haram : des origines à la menace régionale
Fondé en 2002 à Maiduguri, dans l’État de Borno, par le prédicateur Mohammed Yusuf, Boko Haram prône l’instauration d’un État islamique radical. Son nom, signifiant « l’éducation occidentale est un péché » en haoussa, reflète son rejet des influences culturelles et politiques occidentales.
Initialement concentré au Nigeria, le groupe a étendu son influence au Niger, au Tchad et au Cameroun, formant une menace transfrontalière dans le bassin du lac Tchad. Cette zone, stratégique pour Boko Haram, présente plusieurs avantages :
- Un espace transfrontalier propice aux déplacements et aux échanges, proche du Sahel et de la Libye, route majeure pour les armes et les combattants.
- Une faible présence étatique dans les marges régionales, facilitant les activités illicites.
- Une économie locale dynamique (agriculture, pastoralisme) et un écosystème géographique complexe (îles, marécages, forêts), idéal pour se camoufler.
« Le bassin du lac Tchad est une zone de production économique importante et un refuge pour les groupes armés, où la pression militaire est difficile à maintenir », explique Remadji Hoinathy.
L’ISWAP : une scission qui a renforcé la menace
En 2016, une dissidence majeure a éclaté au sein de Boko Haram, donnant naissance à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP). Ce groupe, en rupture avec la radicalité d’Abubakar Shekau, a choisi de s’allier à l’État islamique et d’adopter une approche plus structurée.
L’ISWAP cherche à s’implanter durablement en s’appuyant sur les populations locales, évitant les attaques indiscriminées contre les civils. Cependant, cette scission a aussi engendré une guerre fratricide entre les deux groupes pour le contrôle des territoires et des ressources dans le bassin du lac Tchad.
La réponse militaire et ses limites
Face à cette menace persistante, les États de la région tentent de coordonner leurs actions. La Force multinationale mixte, créée sous l’égide de la Commission du bassin du lac Tchad, rassemble les forces du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun. En parallèle, une stratégie de stabilisation non militaire vise à renforcer la présence de l’État et à soutenir les communautés locales.
Pourtant, malgré ces efforts, Boko Haram et l’ISWAP montrent une résilience remarquable. Depuis 2009, cette insurrection a causé plus de 40 000 morts et déplacé près de deux millions de personnes dans le nord-est du Nigeria. En réponse, les États-Unis ont déployé environ 200 soldats pour soutenir les forces nigérianes dans leur lutte contre ces groupes.
Alors que la pression militaire s’intensifie, la question des rançons et de leur impact sur le financement des groupes djihadistes reste un défi majeur pour les gouvernements africains. Une réponse durable exigera une approche globale, combinant sécurité, développement et justice sociale.