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Niger : enquête sur les rouages financiers du CFPD et les non-dits du dossier Domol Leydi

Un décret signé en mai 2024, des milliards de francs potentiellement mobilisables, une force spécialisée taillée pour protéger les sites stratégiques. Puis, fin 2025, une seconde architecture de mobilisation qui vient se superposer à la première. Prise isolément, chaque décision ressemble à un acte administratif ou militaire parmi d’autres. Replacées dans un même enchaînement, elles éclairent une tout autre réalité : la façon dont se répartissent, au sommet de l’État nigérien, la maîtrise des hommes, des contrats et des ressources de la défense.

Trois figures du pouvoir se croisent dans cet entrelacs : le général Abdourahamane Tiani, le général Salifou Mody, ministre de la Défense, et l’ancien Premier ministre Lamine Zeine. Au cœur du dossier, le Commandement des Forces de Protection et de Développement (CFPD) et, plus récemment, les organisations communautaires d’autodéfense appelées « Domol Leydi ». Mais derrière ces deux dispositifs se cache un troisième enjeu, moins visible et pourtant décisif : l’argent.

Un décret, une architecture et une question qui dérange

Le 9 mai 2024, le décret n°2024-309/P/CNSP/MDN donne naissance au Commandement des Forces de Protection et de Développement. Le texte n’a rien d’un simple symbole. Il assigne à cette structure la protection des sites miniers et pétroliers, des infrastructures critiques, des corridors et de plusieurs projets de développement.

Le CFPD est alors présenté comme un instrument destiné à sécuriser les ressources extractives, le pipeline WAPCO, les installations CNPC-NP, la SORAZ et les axes stratégiques du pays. Mais le décret va plus loin : il organise aussi un mécanisme de financement sur mesure.

Car une force armée ne vit pas seulement d’ordres et d’hommes. Il lui faut des équipements, des véhicules, de la logistique, de l’entretien, de l’alimentation et, surtout, des rentrées d’argent régulières. Le texte encadre précisément cette mécanique et c’est là que le dossier change de nature.

Les 12 000 FCFA par homme et par jour qui font basculer le dossier

L’article 28 du décret prévoit que les contributions des sociétés sont recouvrées sur la base de contrats conclus avec l’État, une Prime Unique d’Astreinte étant reversée au CFPD selon les effectifs réellement constitués. Le plancher fixé est de 12 000 FCFA par homme et par jour.

Le texte décompose cette enveloppe en plusieurs postes : indemnité journalière de sujétion, alimentation, hygiène, fonctionnement et entretien. Autant de lignes budgétaires qui, additionnées, transforment une décision réglementaire en enjeu financier de premier ordre.

5 000 Hommes, 60 millions par jour : l’ordre de grandeur qui interroge

Sur la base d’une hypothèse de 5 000 hommes, le calcul donne environ 60 millions de FCFA par jour. Soit près de 1,8 milliard de FCFA par mois et environ 21,9 milliards sur une année pleine.

Une précision s’impose toutefois : il s’agit d’une projection, construite à partir de l’effectif théorique et du mécanisme inscrit dans le texte. Elle ne prouve en rien qu’une telle somme a été effectivement encaissée. C’est précisément ce flou qui rend l’examen des comptes indispensable.

La vraie question n’est pas le montant, mais la trace laissée

Demander « combien le dispositif pouvait-il générer ? » ne mène nulle part. La formulation utile est ailleurs : combien a réellement été engagé ? Combien a été payé ? Pour combien d’hommes ? Pour quelles missions ? Et au profit de quels bénéficiaires ?

Le CFPD existe bel et bien, ses chiffres beaucoup moins

Il serait trop commode de décrire le CFPD comme une coquille vide. En 2026, le ministre de la Défense Salifou Mody a publiquement confirmé que des personnels de la Force de Protection et de Développement étaient engagés dans la sécurisation d’installations économiques, notamment sur des postes liés au pipeline.

Le dispositif est donc officiellement intégré à l’architecture de défense et exerce des missions. Mais une interrogation subsiste : son fonctionnement concret correspond-il à l’architecture, aux effectifs et au schéma financier imaginés à l’origine ?

Entre les effectifs prévus et ceux réellement déployés, entre les sommes mobilisables en théorie et celles versées en pratique, l’écart peut être considérable. Encore faut-il pouvoir le documenter.

La chaîne de l’argent : qui décide, qui bloque, qui paie

Des informations convergentes font du financement du CFPD un point de friction entre plusieurs pôles du pouvoir. L’une d’elles, particulièrement sensible, attribue au président Tiani une instruction visant à ne pas appliquer certaines dispositions financières du dispositif. À ce stade, aucun document public ne permet d’établir formellement une telle instruction.

Si elle était confirmée, la portée du dossier dépasserait largement la simple difficulté administrative. Elle poserait une question institutionnelle de fond : comment un dispositif créé par décret peut-il fonctionner lorsque certaines de ses dispositions financières sont volontairement empêchées ou retardées ?

Le conflit supposé prend alors une dimension plus large. D’un côté, la Défense cherche les moyens nécessaires à ses missions. De l’autre, le ministère chargé des finances doit contrôler les ressources publiques et leur usage. Au-dessus des deux, l’autorité politique arbitre.

Dans un système de défense fortement centralisé, contrôler les ressources revient à contrôler la capacité opérationnelle. Qui maîtrise les crédits maîtrise une partie des moyens. Qui maîtrise les effectifs maîtrise une autre part de la puissance. Et qui arbitre entre les deux détient le levier ultime.

Janvier 2026 : Zeine conserve Matignon, perd les Finances

En janvier 2026, Lamine Zeine perd le portefeuille de l’Économie et des Finances tout en restant à la Primature. Le changement mérite attention : il redistribue les leviers sans bouleverser l’équilibre politique d’ensemble. Pourquoi retirer à Zeine la maîtrise directe des finances sans le déloger de la tête du gouvernement ?

Des informations évoquent, dans la foulée, un scénario dans lequel le général Mody envisagerait de prendre la tête du gouvernement, avec l’hypothèse d’un cumul avec la Défense. Rien, dans les documents publics disponibles, ne vient étayer cette piste. Mais si elle se vérifiait, elle révélerait un enjeu bien plus profond : la concentration entre les mêmes mains des deux principaux leviers de la puissance étatique.

Domol Leydi, ou la seconde porte d’entrée vers les mêmes ressources

Une nouvelle étape s’ajoute ensuite. Fin 2025, le Niger adopte une ordonnance instituant la mobilisation générale. Le pouvoir la présente comme un outil permettant de passer de l’état de paix à l’état de guerre et de mobiliser les ressources humaines, matérielles et financières nécessaires à la défense du pays.

C’est dans ce cadre qu’apparaissent les organisations communautaires d’autodéfense dites « Domol Leydi ». En avril 2026, le ministre de la Défense a lui-même précisé qu’elles doivent opérer sous le contrôle et la supervision des Forces de défense et de sécurité. Le dispositif répond donc, sur le papier, à une logique sécuritaire.

Son apparition n’en soulève pas moins une question stratégique : pourquoi multiplier les mécanismes de mobilisation et de protection alors qu’un commandement spécialisé, le CFPD, existe déjà ?

Des missions distinctes, une même matière première : les hommes

Les deux structures ne font pas le même métier. Le CFPD est un outil militaire chargé de protéger des intérêts stratégiques. Domol Leydi relève davantage d’une logique de mobilisation territoriale et d’autodéfense communautaire. Mais leurs périmètres se rejoignent sur un terrain commun : les hommes, la sécurité, les ressources et la chaîne de commandement.

Là où les frontières entre dispositifs deviennent floues

Une question s’impose alors : où s’arrête le rôle du CFPD et où commence celui de Domol Leydi ? Qui recrute ? Qui forme ? Qui équipe ? Qui finance ? Qui donne les ordres ? Qui contrôle les hommes ? Et surtout, qui répond politiquement et juridiquement lorsque quelque chose dérape ?

Ces interrogations ne sont pas accessoires. Plus un État multiplie les structures intervenant dans le champ sécuritaire, plus la lisibilité de la chaîne de commandement devient vitale. La souveraineté ne se mesure pas au seul nombre de soldats mobilisés. Elle se mesure aussi à la capacité de l’État à savoir qui commande qui, avec quels moyens et sous quel contrôle.

Le mystère des effectifs, clé de voûte du dossier

Le mécanisme financier du CFPD est indexé sur les effectifs réalisés. Une question d’apparence technique devient donc éminemment politique : combien d’hommes ont été réellement déployés, et combien ont effectivement généré des dépenses au titre du dispositif ?

La réponse devrait se trouver dans des documents administratifs :

  • états d’effectifs ;

  • ordres de mission ;

  • états de présence ;

  • contrats de sécurisation ;

  • engagements de dépenses ;

  • ordres de paiement ;

  • rapports d’exécution.

Sans ces pièces, les milliards restent des projections. Avec elles, il devient possible de reconstituer la réalité financière du dispositif, ligne par ligne.

Contrats de sécurisation : le maillon que personne ne détaille

Le décret précise que les contributions des sociétés reposent sur des contrats établis entre ces entreprises et l’État. Cette disposition ouvre une piste d’investigation à part entière.

Quelles entreprises ont signé ? Quels montants ont été convenus ? Quels services de sécurisation étaient prévus ? Combien de personnels devaient être affectés à chaque site ? Les prestations ont-elles été réalisées ? Les sommes correspondantes ont-elles été intégralement versées ? Et, surtout, quelle administration assure le contrôle de cette chaîne financière ?

Ce sont ces réponses qui permettront de trancher entre un simple dysfonctionnement de gestion et une défaillance d’une tout autre gravité.

Quand la sécurité devient un instrument de pouvoir

À ce stade, le dossier cesse d’être une affaire de décret. Il touche à la structure même de l’autorité. Le CFPD concentre des hommes et des missions. Les entreprises peuvent alimenter son financement selon le mécanisme prévu. Le ministère de la Défense supervise le volet opérationnel. Les Finances interviennent nécessairement dans la chaîne des ressources publiques. La Primature constitue un autre centre de coordination. Et la présidence conserve l’autorité politique suprême.

Autrement dit, plusieurs leviers essentiels se croisent autour d’un même dispositif. C’est précisément ce qui rend toute opacité préoccupante.

« Haute trahison » : un qualificatif trop lourd pour être manié à la légère

L’expression est extrêmement lourde. Elle ne peut pas servir à désigner un simple conflit politique ou une mauvaise décision administrative. Le droit nigérien a historiquement rattaché cette notion à des atteintes particulièrement graves aux intérêts fondamentaux de l’État. La Constitution de 2010 visait notamment la violation du serment, certaines violations graves des droits humains, la cession frauduleuse d’une partie du territoire ou la compromission des intérêts nationaux dans la gestion des ressources naturelles.

La situation institutionnelle actuelle doit toutefois s’apprécier à la lumière de la Charte de la Refondation, devenue le texte fondamental régissant les pouvoirs publics pendant cette période.

L’enjeu n’est donc pas d’affirmer qu’une « haute trahison » serait déjà constituée. La question est plus exigeante : si des responsables publics avaient sciemment détourné, paralysé ou manipulé un dispositif stratégique de défense pour des intérêts personnels ou de faction, quelles conséquences juridiques et institutionnelles en découleraient ? Seule la preuve peut répondre.

Le scénario le plus sensible : des ressources de défense détournées de leur objet

C’est ici que se situe le cœur du dossier. Un État confronté à une menace sécuritaire majeure crée un dispositif pour protéger ses ressources stratégiques. Un mécanisme financier est prévu. Des effectifs doivent être mobilisés. Des entreprises sont appelées à contribuer.

Si, en parallèle, des rivalités personnelles ou institutionnelles venaient à déterminer qui reçoit les moyens, qui les contrôle ou qui peut en empêcher la mise en œuvre, le problème cesserait d’être administratif. Il toucherait directement à la gouvernance de la défense nationale. Cette hypothèse, à ce stade, reste à démontrer : elle exige des documents, des témoignages concordants et une traçabilité financière complète.

Les chiffres parleront plus fort que les discours

Le pouvoir peut invoquer la souveraineté. Les responsables militaires peuvent évoquer la mobilisation. Les communiqués peuvent parler de sécurité. Mais les documents raconteront une autre histoire, celle des dépenses réellement effectuées.

Il faudra donc confronter :

  • les effectifs annoncés et les effectifs réels ;

  • les missions prévues et les missions exécutées ;

  • les montants théoriques et les paiements effectifs ;

  • les contrats signés et les prestations livrées ;

  • les structures annoncées et leur fonctionnement concret.

C’est de cette confrontation que surgira l’ampleur véritable du dossier.

Ce qui reste en suspens

L’affaire CFPD-Domol Leydi ne suffit pas, à elle seule, à établir une accusation de haute trahison. Mais elle soulève assez de questions pour justifier un examen approfondi de la chaîne de commandement, des effectifs, des contrats et, surtout, des flux financiers.

Car lorsqu’un dispositif de défense est adossé à des ressources potentiellement considérables, l’enjeu ne se limite pas à savoir qui commande les hommes. Il faut aussi savoir qui contrôle l’argent, qui contrôle les contrats, qui vérifie les effectifs, qui valide les prestations, qui peut bloquer ou débloquer les ressources et qui, en dernier ressort, rend compte de leur utilisation.

Là se trouve peut-être le nœud véritable du dossier. Et si des éléments documentaires venaient à démontrer que des intérêts particuliers ont pris le pas sur les intérêts de la défense nationale, la question ne serait plus celle d’un bras de fer entre responsables. Elle deviendrait une question d’État.

En matière de défense nationale, détourner des ressources, manipuler des structures ou neutraliser volontairement un dispositif stratégique ne relèverait pas d’une simple querelle de pouvoir : ce serait potentiellement une atteinte grave aux intérêts fondamentaux de la Nation. Pour l’heure, faits établis, affirmations de sources et hypothèses doivent être soigneusement distingués. Une certitude demeure : la seule manière de lever le voile sera de suivre les hommes, les ordres, les contrats et, par-dessus tout, l’argent.

Par Mariam Sawadogo — Consultant en intelligence économique