Décryptage : pourquoi Bamako rouvre discrètement le canal américain
Derrière les communiqués officiels et la rhétorique souverainiste, un mouvement de fond travaille la diplomatie malienne. Pendant des années, tout semblait limpide : après avoir poussé la France et les forces européennes vers la sortie, Bamako s’était tourné vers Moscou, faisant de la Russie son partenaire sécuritaire de référence sous l’impulsion du général Assimi Goïta. Wagner d’abord, l’Africa Corps ensuite, ont pris position dans le dispositif malien, tandis que les ponts avec les Occidentaux étaient progressivement coupés.
En 2026, cette ligne se fissure. Pas de rupture officielle avec le Kremlin, mais une série de signaux qui, mis bout à bout, dessinent un autre cap : reprise du dialogue sur le renseignement, projets de vols de surveillance américains, levée de sanctions frappant plusieurs responsables maliens. Autant d’indices d’une même logique — Bamako ne veut plus dépendre d’un seul protecteur, et Washington redevient un interlocuteur utile.
Le retour discret de Washington, vu des coulisses
Mars 2026 : les vols de surveillance au cœur des tractations
Le dossier le plus révélateur concerne le renseignement militaire. Au printemps 2026, des discussions avancées portaient sur la possibilité pour les États-Unis de faire voler à nouveau avions et drones au-dessus du territoire malien, avec un objectif précis : documenter les mouvements du JNIM, la branche d’Al-Qaïda au Sahel. La question n’est pas anecdotique. C’est exactement le type de capacité que les autorités maliennes réclament depuis des mois.
Février 2026 : la levée des sanctions comme signal
Quelques semaines plus tôt, en février, Washington avait levé les sanctions qui visaient le ministre malien de la Défense et plusieurs hauts responsables. Ce geste a précédé les conversations techniques sur la surveillance aérienne. Il faut y voir un enchaînement logique plutôt qu’une coïncidence.
Rien n’est pourtant totalement nouveau. Des renseignements américains avaient déjà été transmis à Bamako par le passé, et certains auraient alimenté une opération contre des cadres du JNIM. Ce qui change, c’est l’ambition de formaliser ce canal, là où il fonctionnait jusqu’ici de manière ponctuelle.
Le contraste est frappant. Le même pouvoir qui avait présenté la Russie comme l’alternative souveraine aux puissances occidentales revient négocier à Washington des moyens dont il a manifestement besoin : renseignement, surveillance et reconnaissance.
Pourquoi le bilan sécuritaire russe gêne Bamako
Le calendrier n’est pas neutre. Si Bamako rouvre ce canal maintenant, c’est aussi parce que le bilan des dernières années est difficile à défendre.
Une mise au point s’impose : l’arrivée de Wagner ne peut pas expliquer à elle seule la dégradation sécuritaire. L’insurrection jihadiste était déjà là avant le départ des forces françaises, nourrie par des implantations locales anciennes et par des facteurs politiques, sociaux, économiques et géographiques qui dépassent largement la présence d’une puissance étrangère.
Il reste que les chiffres officiels racontent une histoire têtue : le remplacement des partenaires occidentaux par les forces russes n’a pas stoppé durablement la violence.
2022 Et 2023, deux années records de violences
Le rapport publié par le département d’État américain pour 2022 relevait une augmentation du nombre et de la létalité des activités terroristes. Cette année-là, Paris achevait son retrait du Mali, le dernier soldat français quittant le pays le 15 août 2022, tandis que les forces maliennes reprenaient les anciennes positions françaises avec l’appui de Wagner. Pour Washington, 2022 restera l’année la plus meurtrière de l’histoire du Mali, en cumulant attentats terroristes et opérations antiterroristes.
L’année suivante n’a pas corrigé la trajectoire. Le rapport américain sur le terrorisme en 2023 constate une nouvelle hausse, en nombre comme en intensité, et qualifie 2023 d’année la plus meurtrière jamais enregistrée dans le pays, en additionnant les attaques jihadistes et les opérations menées par les forces maliennes aux côtés de Wagner.
Voilà ce qui rend le constat si inconfortable pour le récit qui faisait du partenariat russe la réponse au problème sécuritaire malien.
2025 : Des chiffres qui pèsent sur le débat
Les données compilées en 2025 par des observateurs du conflit vont dans le même sens. Elles attribuent aux forces maliennes et aux groupes paramilitaires russes — Wagner et Africa Corps — la mort de 918 civils au Mali, contre 232 décès imputés au JNIM et à l’État islamique au Sahel. Ces chiffres ne concernent que les cas documentés et doivent donc être maniés avec prudence. Ils n’en traduisent pas moins l’ampleur des violences et le poids des accusations qui visent les forces gouvernementales et leurs alliés russes.
En parallèle, les jihadistes continuent d’avancer. Le JNIM a réussi à perturber les axes d’approvisionnement du pays et à maintenir une pression constante sur Bamako. En mars 2026, les autorités ont même libéré environ 200 personnes détenues pour leurs liens présumés avec les jihadistes, dans le cadre d’un arrangement destiné à obtenir une trêve sur les attaques de convois de carburant.
Pour une junte arrivée au pouvoir en promettant de restaurer la souveraineté et la sécurité, le symbole est lourd à porter.
Africa Corps : Moscou toujours présent, mais fragilisé
Annoncer un départ russe serait pourtant prématuré. Wagner a été progressivement remplacé par l’Africa Corps, structure rattachée au ministère russe de la Défense. Moscou conserve donc une empreinte militaire et politique significative au Mali.
Cette présence subit elle aussi des revers.
Avril 2026, le tournant de Kidal
Au printemps 2026, une offensive menée par le JNIM et des combattants touaregs a infligé de lourdes pertes aux forces maliennes et à leurs alliés russes. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, formé en Russie, a été tué dans un attentat. L’Africa Corps a dû se retirer de Kidal, ville stratégique du nord du pays qu’il avait contribué à reprendre en 2023.
Ces revers ont sérieusement écorné l’image de la Russie comme garante de la sécurité au Mali. Un analyste spécialisé dans le suivi des violences au Sahel estime que les campagnes successives du JNIM, le blocus du carburant et les événements récents illustrent l’échec de l’intervention russe. Il s’agit d’une analyse, et non d’un verdict définitif — mais elle pointe un problème devenu difficile à ignorer : Moscou n’a pas réussi à mettre fin à l’insurrection.
Ni rupture, ni allégeance : la nouvelle équation malienne
Il serait tout aussi hasardeux de parler d’une rupture avec la Russie. Moscou garde des intérêts considérables au Mali, notamment dans l’or, le lithium et l’énergie. La Russie a soutenu des projets miniers et énergétiques et continue d’afficher son engagement aux côtés de Bamako.
La stratégie malienne semble plutôt glisser vers une logique de pragmatisme : ne plus s’appuyer sur un partenaire unique. Après avoir fait de Moscou son principal recours sécuritaire au lendemain du départ français, Bamako paraît reconnaître que la Russie ne peut pas, seule, couvrir l’ensemble de ses besoins militaires et de renseignement.
C’est précisément là que Washington réapparaît. Les États-Unis proposent ce que Moscou ne fournit pas nécessairement dans les mêmes conditions : une capacité de renseignement aérien et satellitaire, des moyens technologiques de premier plan et une connaissance fine des réseaux jihadistes.
Ce que révèle ce double jeu diplomatique
Le rapprochement avec Washington relève donc moins d’une conversion idéologique que d’un constat pragmatique : face à une menace que l’alliance russe n’a pas éliminée, le Mali a besoin de plusieurs appuis.
L’histoire récente du pays connaît ainsi un nouveau retournement. Hier, Bamako dénonçait la présence française et européenne et présentait la Russie comme l’alternative souveraine. Aujourd’hui, les discussions avec Washington reprennent à un niveau qui aurait paru improbable il y a quelques années.
La Russie reste au Mali. Mais son bilan sécuritaire est contesté, ses forces essuient des revers et les jihadistes continuent de menacer le pays.
Dans ce contexte, le rapprochement américano-malien dépasse le simple épisode diplomatique. Il pourrait annoncer une nouvelle politique étrangère malienne : ne plus remplacer un partenaire par un autre, mais jouer de la rivalité entre grandes puissances pour obtenir de chacune ce dont le pays a besoin.
Bamako n’a donc pas encore abandonné Moscou. Une chose, en revanche, paraît acquise : le monopole russe sur le partenariat sécuritaire malien appartient peut-être déjà au passé.