Maroc : l’islam modéré, bouclier contre l’extrémisme religieux

Depuis les tragiques attentats de Casablanca en 2003, le Maroc a choisi une voie différente pour lutter contre le fléau de l’extrémisme. Plutôt que de se contenter d’un renforcement sécuritaire, les autorités ont lancé une réforme ambitieuse du champ religieux, axée sur la formation des imams et la prévention des discours extrémistes.

Une étude récente révèle que ce modèle, développé sur près de vingt ans, s’impose aujourd’hui comme une référence en matière de stabilité face aux risques de radicalisation. Selon les experts, cette approche holistique combine prévention, déradicalisation et consolidation des institutions religieuses pour offrir une réponse durable aux défis sécuritaires.

Le roi Mohammed VI lors d'un discours officiel au Maroc

La Commanderie des croyants : une institution centrale

Au cœur de cette stratégie se trouve la Commanderie des croyants (Imarat al-Mouminine), une institution constitutionnelle placée sous l’autorité du roi Mohammed VI. Cette structure confère au souverain une légitimité religieuse unique, lui permettant de guider les orientations doctrinales du pays et de promouvoir un islam de modération.

Alexandre Negrus, président de l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA) et co-auteur de l’étude, souligne que cette approche distingue le Maroc des autres pays ayant tenté de réguler leur champ religieux. « Contrairement à d’autres modèles, celui du Maroc s’appuie sur une régulation interne à la sphère religieuse, où le souverain est reconnu comme une autorité spirituelle et non comme un simple acteur politique », explique-t-il.

Le modèle marocain s’appuie sur trois piliers doctrinaux : le malikisme, tradition juridique historique du Maghreb et du Sahel ; l’acharisme, qui concilie foi et raison ; et le soufisme, qui répond aux aspirations spirituelles des fidèles tout en limitant l’influence des mouvements extrémistes.

Le roi Mohammed VI lors d'une cérémonie officielle

Une inspiration pour les pays du Sahel en quête de stabilité

Plusieurs observateurs s’accordent à dire que le Maroc a su développer une réponse innovante face à la menace extrémiste, en combinant prévention religieuse et mesures sécuritaires. Cette analyse est partagée par Driss Aït Youssef, expert en sécurité, qui estime que plusieurs pays du Sahel pourraient tirer des enseignements de cette expérience.

Toutefois, il met en garde : « La transposition de ce modèle se heurte à des limites majeures. Sa réussite repose en grande partie sur le statut unique du roi Mohammed VI en tant que Commandeur des croyants, une fonction largement acceptée par la population et renforcée par son héritage historique ». Cette légitimité joue un rôle clé dans la régulation durable du champ religieux.

L’étude met également en lumière les initiatives marocaines en matière de prévention et de déradicalisation, comme le programme Moussalaha, qui vise la réintégration sociale et religieuse des personnes condamnées pour terrorisme. Parallèlement, l’Institut Mohammed VI forme chaque année des centaines d’imams africains pour diffuser un islam modéré dans toute la région.

Vue de la mosquée Hassan II à Casablanca, emblème de l'islam modéré au Maroc

Les défis persistants : numérique et transférabilité

Malgré ses succès, le modèle marocain n’est pas exempt de critiques. Alexandre Negrus souligne que « l’encadrement strict des prêches a permis d’éviter l’utilisation des mosquées officielles comme tribunes radicales. Cependant, cette rigidité a aussi favorisé l’émergence d’un islam institutionnalisé parfois éloigné des réalités vécues par les fidèles ».

Autre enjeu de taille : la montée en puissance des espaces numériques, où les discours extrémistes circulent librement en dehors des cadres traditionnels de régulation. Cette évolution réduit l’efficacité des mécanismes de contrôle institutionnels.

Enfin, l’étude souligne les difficultés à reproduire ce modèle ailleurs. Bien que plusieurs pays sahéliens s’en inspirent, ses fondements reposent sur des spécificités marocaines uniques, comme la Commanderie des croyants et la légitimité historique de la monarchie, difficiles à transposer.

Les auteurs du rapport estiment que le modèle marocain doit être perçu comme une source d’inspiration plutôt qu’une recette applicable à l’identique. Ils y voient nonetheless une piste de réflexion précieuse pour renforcer la résilience des sociétés face à la radicalisation et aux fractures identitaires, dans un contexte sahélien marqué par des défis sécuritaires persistants.