Dette publique du Sénégal : les défis d’une gestion à long terme
La dette publique du Sénégal face à l’équation complexe de sa gestion
L’histoire économique récente du Sénégal illustre une tension permanente entre les impératifs de court terme dictés par les cycles politiques et les exigences structurelles d’une gestion saine de la dette publique. Cette dualité, analysée par les théoriciens de l’école des choix publics, révèle toute son acuité lorsque les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre refinancement coûteux et recettes fiscales insuffisantes, le pays se trouve aujourd’hui à un carrefour stratégique.
« Les dirigeants doivent parfois prendre des décisions impopulaires aujourd’hui pour éviter des crises bien plus graves demain. La rigueur budgétaire n’est pas un choix, mais une nécessité. »
Cette citation résume parfaitement l’enjeu actuel : comment concilier les temporalités politiques et économiques lorsque la dette publique atteint des niveaux critiques ? Avec un encours dépassant 118% du PIB fin 2024, le Sénégal doit repenser en urgence sa stratégie d’endettement pour éviter l’asphyxie financière.
Un diagnostic implacable : quand la dette étouffe les finances publiques
Les données officielles révèlent une situation alarmante : à la fin 2024, la dette publique sénégalaise s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA (hors secteur parapublic et arriérés), représentant 118,8% du PIB. Pire encore, le service de la dette (capital, intérêts et commissions) absorbe l’intégralité des recettes fiscales. En 2025, ce service a englouti 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du capital et 1 088,1 milliards pour les intérêts. Pour 2026, les prévisions sont encore plus préoccupantes avec un service de la dette estimé à 5 498 milliards de francs CFA contre des recettes fiscales attendues de 5 384,8 milliards.
Cette situation met en lumière un paradoxe inquiétant : l’État sénégalais ne peut financer de nouvelles dépenses, qu’elles soient d’investissement ou de fonctionnement, qu’en contractant de nouveaux emprunts. Autrement dit, sans endettement supplémentaire, le remboursement de la dette existante deviendrait impossible.
Le Plan de redresSement économique et social : des ambitions déconnectées de la réalité ?
Face à ce constat, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à collecter 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan mise notamment sur le recyclage des actifs fonciers de l’État, avec un objectif de 1 091 milliards de francs CFA. Pourtant, après trois trimestres 2026, les recettes fiscales ne s’élevaient qu’à 54,2 milliards, et les projections les plus optimistes tablent sur 300 milliards à la fin de l’année.
Cette performance décevante s’explique par les limites structurelles du système fiscal sénégalais. Avec un taux de pression fiscale effectif de 18,9% du PIB en 2025 contre un potentiel de 25,3%, le Sénégal doit combler un écart de 6% dans les trois à six prochaines années. Pourtant, même sans nouvelles mesures, la progression des recettes fiscales reste insuffisante face à l’explosion du service de la dette, qui représentait déjà 106,6% des recettes fiscales en 2025.
Les contraintes structurelles de l’économie sénégalaise
Plusieurs facteurs expliquent ces difficultés :
- Le poids du secteur informel : Avec une économie largement informelle, le potentiel de collecte fiscale reste sous-exploité.
- La maturité numérique de l’administration : Les retards dans la digitalisation des procédures limitent l’efficacité des contrôles fiscaux.
- La performance de l’effort fiscal : Malgré des progrès, le taux de recouvrement des impôts reste perfectible.
Ces éléments rendent illusoire la possibilité de combler rapidement le déficit fiscal par la seule augmentation des recettes. Dans ce contexte, le refinancement de la dette apparaît comme une solution temporaire, mais dont le coût pourrait aggraver la situation à moyen terme.
Le refinancement : une solution illusoire aux conséquences lourdes
Pour pallier l’impossibilité d’accéder aux marchés internationaux, le Sénégal s’est tourné vers le marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés sur ce marché, soit quatre fois plus qu’en 2024. Pourtant, cette stratégie comporte des risques majeurs :
- Des taux d’intérêt en hausse : Les rendements des obligations ont atteint 6 à 7% en 2024, et 7 à 8% en 2026, avec une prime de risque accrue.
- Des maturités réduites : La durée moyenne des nouvelles dettes a été revue à la baisse par les investisseurs.
- Un coût global alourdi : Le taux d’intérêt effectif de la dette domestique (5,3%) est bien supérieur à celui de la dette extérieure (3,4%), aggravant la charge financière.
En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, tandis que le ratio dette/PIB baissait à 112% grâce à l’apport des hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124%, révélant la fragilité de la situation.
Les indicateurs clés pour évaluer la soutenabilité de la dette
Plusieurs paramètres permettent d’analyser la dynamique de la dette à court et moyen terme :
- Le taux d’intérêt apparent : Il détermine le coût global de la dette et influence sa croissance.
- Le taux de croissance du PIB : Il représente la richesse créée pour servir la dette.
- Le solde primaire : Il mesure l’excédent des recettes sur les dépenses hors charges d’intérêt.
En 2025, le solde primaire était négatif à -1,8% du PIB, avec un taux d’intérêt apparent de 4,59% supérieur au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2%). Pour stabiliser la dette à 119% du PIB, un solde primaire stabilisant de +2,7% du PIB aurait été nécessaire. Or, le solde primaire effectif était à -1,8%, confirmant la trajectoire explosive de la dette.
Vers une renégociation inévitable ?
Face à cette impasse, le pragmatisme économique exige une renégociation urgente des conditions de la dette. Plusieurs options se présentent :
- Allonger les échéances : Pour réduire la pression des remboursements à court terme.
- Baisser les taux d’intérêt : Pour diminuer la charge financière globale.
- Envisager une décote nominale : Pour alléger le stock de la dette.
Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Cette réforme institutionnelle est une avancée, mais elle ne suffira pas sans une remise à plat des conditions de la dette. Reporter cette décision ne ferait que reporter la crise et aggraver les coûts économiques et sociaux.
Les risques d’un statu quo prolongé
En maintenant les mécanismes actuels, le Sénégal s’expose à plusieurs dangers :
- L’éviction des acteurs privés : La priorité donnée au remboursement de la dette limite les financements disponibles pour l’investissement privé.
- La réduction des dépenses publiques
- Un effet boule de neige : La dette continuerait à croître mécaniquement si le taux d’intérêt dépasse le taux de croissance.
Ces risques soulignent l’urgence d’une action décisive, au-delà des réformes institutionnelles. La gestion de la dette ne peut plus se contenter de solutions temporaires : elle exige une vision à long terme et des choix politiques courageux.
Conclusion : entre pragmatisme et réalisme économique
Le Sénégal se trouve aujourd’hui face à un dilemme : comment concilier les impératifs de court terme, dictés par les cycles électoraux, avec les exigences structurelles d’une gestion durable de la dette ? La réponse ne réside ni dans le déni, ni dans les demi-mesures. Elle passe par une reconnaissance sans fard de la réalité et par des décisions difficiles, mais nécessaires.
La création récente d’une Direction Générale des Financements et de la Dette marque une étape importante, mais elle doit s’accompagner d’une remise à plat des conditions de la dette. Les réformes institutionnelles sont indispensables, mais elles ne suffiront pas sans une action résolue sur le front de la dette.
Dans cette équation complexe, le pragmatisme doit primer sur l’idéologie. Reporter les décisions ne fera que rendre la crise plus douloureuse demain. Le Sénégal doit agir aujourd’hui pour éviter l’asphyxie financière de demain.