Crises cachées au Sahel : quand l’absence de médias cache l’urgence
le Sahel, une région oubliée malgré l’aggravation des crises
Alors que les projecteurs médiatiques se tournent vers d’autres conflits majeurs, le Sahel sombre dans un silence assourdissant. Les bouleversements géopolitiques récents – l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les tensions entre Israël et la Palestine, ou encore les crises en République démocratique du Congo – ont détourné l’attention internationale de cette région africaine en proie à des défis majeurs. Pourtant, les crises qui minent le Sahel depuis plus d’une décennie persistent et s’aggravent, malgré l’absence de couverture médiatique.
Les régimes militaires arrivés au pouvoir ces dernières années avaient promis de mettre fin à la violence jihadiste. Pourtant, ces groupes armés gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières contre les civils au Mali, au Niger et au Burkina Faso, les trois pays formant l’Alliance des États du Sahel (AES). Aujourd’hui, le Sahel est la région la plus touchée par la violence jihadiste au monde.
Parallèlement, ces pays connaissent une dérive autoritaire marquée. Les transitions vers un retour à l’ordre constitutionnel sont bloquées, les élections démocratiques reportées indéfiniment. Les voix dissidentes sont réprimées, la liberté de la presse étouffée, et les organisations de la société civile réduites au silence par des arrestations arbitraires ou des menaces constantes.
violence jihadiste : une escalade alarmante
Il y a dix ans, le Sahel enregistrait le plus faible nombre de morts liées à l’extrémisme violent en Afrique. En 2024, la situation s’est inversée : la région est devenue la plus meurtrière du continent, avec une hausse spectaculaire du nombre de victimes. Selon les dernières données, le nombre de morts a été multiplié par trois depuis 2021, atteignant 11 200 victimes en 2024. Ce chiffre ne tient pas compte des 2 430 civils tués par les forces de sécurité nationales et leurs partenaires étrangers, principalement russes.
Les groupes jihadistes, comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Sahel, ont renforcé leurs capacités opérationnelles. Leurs attaques se multiplient, ciblant aussi bien les forces de sécurité que les civils, et démontrent une audace stratégique inédite.
au Mali : entre jihadistes, séparatistes et répression étatique
Le Mali illustre la complexité des défis sécuritaires et politiques dans la région. L’expulsion de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023 a été suivie par une reprise des affrontements armés avec les séparatistes touaregs au nord du pays. Les forces maliennes, soutenues par des troupes russes, combattent désormais à la fois les mouvements séparatistes et les groupes jihadistes, désignés tous deux comme des « terroristes » par les autorités de transition.
En juillet 2024, une embuscade menée par le JNIM contre les forces maliennes et leurs alliés russes à Tinzaouaten a causé la perte de 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes – la plus lourde défaite subie par Wagner dans la région. Peu après, en septembre 2024, le JNIM a mené deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces attaques, hautement symboliques, ont mis en lumière l’incapacité des forces maliennes à contrôler le territoire et la stratégie du JNIM visant à gagner un soutien populaire en ciblant uniquement des objectifs militaires.
Les civils ne sont pas épargnés. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a causé la mort de 40 personnes. En représailles à l’embuscade de Tinzaouaten, des frappes de drones menées par l’armée malienne ont tué plus de 20 civils. Malgré cette insécurité croissante, les Maliens conservent une confiance notable dans leurs forces armées, selon des sondages de 2024.
au Burkina Faso : l’État en recul face à la montée des violences
Depuis le coup d’État militaire de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, les forces armées de l’État avaient perdu le contrôle de 60 % du territoire, tandis que le JNIM opérait dans 11 des 13 régions du pays. Le nombre de victimes a augmenté de 68 % entre 2022 et 2023, et 2024 a battu ce triste record avec l’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays : en août 2024, à Barsalogho, le JNIM a tué entre 130 et 600 civils, dont des enfants, des personnes âgées et des femmes.
Les forces de l’État ont également commis des exactions. En février 2024, Human Rights Watch a révélé que l’armée avait sommairement exécuté au moins 223 civils dans deux villages en une seule journée. Ces violences se sont poursuivies tout au long de l’année, avec des témoignages de mutilations de cadavres par des soldats. En mars 2025, des miliciens civils, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ont été accusés d’avoir massacré des civils peuls, un groupe particulièrement ciblé en raison de ses liens présumés avec les groupes jihadistes. En représailles, le JNIM a lancé une attaque majeure contre un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et VDP.
La décision du régime burkinabè d’armer les civils a intensifié les tensions ethniques et la violence intercommunautaire. Les VDP, souvent recrutés de force parmi les opposants politiques, sont envoyés en première ligne comme chair à canon. Cette spirale de violence a fait du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes dans la région : plus de 2 millions de personnes ont fui leur foyer.
au Niger : une dégradation rapide de la sécurité
Bien que le Niger ait été relativement moins touché par les attaques jihadistes que ses voisins de l’AES, la situation s’est rapidement dégradée depuis le coup d’État de 2023. L’armée nigérienne a intensifié ses opérations, mais le nombre de civils tués par les groupes jihadistes comme celui des militants tués ou arrêtés par les forces de sécurité a explosé. Depuis le coup d’État, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que l’année précédente, plaçant les populations entre la violence des acteurs non étatiques et celle des forces armées.
En 2024, les forces armées de l’État ont été attaquées à 51 reprises en neuf mois, soit presque le double des chiffres de 2023. Les groupes armés non étatiques sont devenus plus offensifs, ciblant aussi bien les civils que les forces de sécurité. En mars 2024, au moins 23 soldats nigériens ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre 2024, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays, à la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes.
des transitions politiques qui s’éternisent
Depuis leur arrivée au pouvoir, les trois régimes militaires de l’AES ont prolongé leurs calendriers de transition et modifié leurs constitutions pour consolider leur emprise. Au Mali, la transition a été prolongée jusqu’en 2029, permettant au colonel Goïta de rester au pouvoir. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a également prolongé la transition jusqu’en 2029, tandis qu’au Niger, le général Tchiani a été « réélu » pour une période de cinq ans en mars 2025.
Ces prolongations permettent aux dirigeants de poser les bases de la confédération AES dans la région et de nouer de nouveaux partenariats, tant régionaux qu’internationaux. L’Union européenne et ses États membres doivent intégrer cette nouvelle réalité dans leurs stratégies de réengagement.
répression et contrôle de l’information : les régimes militaires resserrent leur emprise
Faute de pouvoir affirmer leur autorité sur l’ensemble de leurs territoires, les régimes militaires des trois États de l’AES ont renforcé leur contrôle sur l’espace informationnel. Les médias indépendants et étrangers sont interdits ou suspendus, les journalistes locaux réprimés, et les partis politiques réduits au silence. Au Mali, Radio France Internationale (RFI) et France 24 ont été interdites dès 2022, et des chaînes locales comme Joliba TV News ont vu leur licence retirée. Au Burkina Faso, RFI, France 24 et Jeune Afrique ont été suspendus, tandis que TV5 Monde a été interdit pour avoir diffusé une interview critique. Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus dès la semaine suivant le coup d’État, et d’autres médias ont été fermés.
Les organisations de défense des droits humains documentent des détentions arbitraires, des disparitions forcées et des violations du droit à un procès équitable. Les passeports des étrangers sont retenus à l’aéroport international de Niamey, rendant les recherches et déplacements très difficiles. En contrôlant l’espace informationnel, les régimes militaires imposent leur version des faits et rendent difficile pour les populations d’accéder à une lecture exacte de la situation réelle sur le terrain.
un silence trompeur aux conséquences lourdes
Le silence qui entoure le Sahel ne signifie ni stabilité ni sécurité – bien au contraire. Toutes les crises qui avaient motivé l’engagement de l’Europe et des autres puissances occidentales dans la région sont toujours présentes, et elles s’aggravent. L’expansion jihadiste s’accélère, l’insécurité alimentaire empire : entre juin et août 2025, quelque 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest devraient connaître une faim aiguë. Le nombre de personnes déplacées internes atteint des records, avec plus de 3,1 millions de déplacés rien qu’au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad en mars 2025.
Le Sahel n’est peut-être plus une priorité stratégique pour l’Union européenne, confrontée à d’autres urgences. Pourtant, les crises qui s’y déroulent produiront inévitablement des effets sur le continent européen à moyen ou long terme. Se désengager du Sahel ne signifie pas seulement rompre avec les régimes militaires, mais aussi avec les populations.
Alors que l’UE réévalue son approche, marquée par une participation française désormais plus discrète, des premiers pas prudents vers une reprise des contacts ont été amorcés. Mais avant d’aller plus loin, l’Europe devra clarifier ses priorités dans une région qui s’ouvre à de nouveaux partenaires. Que veut-elle faire ? Que peut-elle faire ? Et avec qui ?
Une chose est claire : à l’heure d’une polarisation croissante du monde, il est urgent de renforcer les liens, les échanges de savoirs et les solidarités entre continents, régions et sociétés pour faire face ensemble aux défis globaux.