Crise sécuritaire au Mali : l’offensive jihadiste ébranle le régime militaire

Dans la nuit du 24 avril 2026, des explosions et des tirs nourris ont retenti aux abords de Kati, ville garnison située à 15 km au nord-ouest de Bamako, capitale du Mali. En quelques heures, des attaques synchronisées ont été lancées simultanément dans plusieurs régions du pays. Menées conjointement par le groupe jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et le mouvement séparatiste touareg FLA (Front de Libération de l’Azawad), ces offensives ont révélé des failles majeures dans la stratégie de sécurité du régime militaire malien. Dès le lendemain, le ministre de la Défense, Sadio Camara, décédait de ses blessures après une attaque ciblant sa résidence. Les médias évoquent également la blessure grave ou le décès possible du chef des services de renseignement, Modibo Koné, dans cette même vague d’attaques. Pourtant, le régime militaire avait officiellement déclaré la situation « sous contrôle », illustrant ainsi l’écart persistant entre la communication officielle et la réalité opérationnelle.

Ces offensives représentent le défi le plus direct lancé à l’autorité du chef de la junte, Assimi Goïta, depuis son accession au pouvoir par un coup d’État en 2020. Elles surviennent alors que la position du régime est déjà affaiblie. Le blocus économique imposé par le JNIM depuis septembre 2025 a paralysé le pays en empêchant l’importation de denrées et de carburant depuis le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Les conséquences ont été dramatiques : fermetures d’écoles, pénuries généralisées et tensions sociales. En mars 2026, la junte a nié avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour négocier une trêve temporaire, censée prendre fin à l’occasion de l’Eid al-Adha. Ces événements révèlent que la capacité du JNIM à asphyxier l’État malien dépasse désormais le cadre militaire pour s’étendre au domaine économique et politique.

Ces attaques testent la crédibilité de la junte, qui mise sur l’appui sécuritaire russe et la suspension des libertés civiles pour garantir la stabilité, là où les gouvernements démocratiques et les partenariats sécuritaires occidentaux (notamment avec la France et les États-Unis) avaient échoué par le passé. Cette stratégie est désormais observée avec attention par d’autres juntes régionales, comme celles du Burkina Faso et du Niger, qui ont elles aussi renversé leurs gouvernements alliés à l’Occident.

Une alliance jihadiste-séparatiste déjà testée en 2012

En 2012, une coalition similaire de groupes jihadistes et séparatistes avait balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. Les jihadistes visaient la création d’un émirat islamique, tandis que le MNLA (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad) réclamait l’autonomie pour les populations touarègues. Cette alliance s’était formée à la suite du retour de combattants touaregs ayant servi dans les rangs de Mouammar Kadhafi en Libye. Leur retour avait été accompagné d’un afflux d’armes et d’une expérience militaire accrue. Ils avaient trouvé des alliés en la personne d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et d’Ansar Dine, un mouvement jihadiste malien soutenu par AQMI. Bien que cette alliance ait permis de conquérir une zone plus vaste que le Texas, elle s’est rapidement effritée en raison de divergences stratégiques, les factions jihadistes se retournant contre leurs partenaires touaregs une fois l’armée malienne chassée du nord.

Les attaques récentes marquent la première grande offensive coordonnée entre ces alliés improbables depuis plus de dix ans. Bien que le JNIM et le FLA partagent des objectifs communs avec leurs prédécesseurs, cette coordination reste tactique plutôt que stratégique. Leurs différences de vision à long terme rendent une fusion permanente improbable. Cependant, cette alliance permet aux deux groupes de démontrer la faiblesse structurelle de l’État malien, incapable de protéger ses symboles d’autorité. Pour le JNIM, cette démonstration s’inscrit dans une logique stratégique d’épuisement institutionnel, visant à saper la volonté et les ressources de la junte jusqu’à ce que le système s’effondre de l’intérieur.

Le général Sadio Camara, ministre de la Défense décédé, était le principal artisan de la relation entre le Mali et la Russie. Il avait supervisé le déploiement initial du groupe Wagner fin 2021, contribuant à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de paix de l’ONU en 2023. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, le groupe Wagner a été restructuré sous le nom d’Africa Corps, placé sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense. Son mandat a évolué : contrairement à Wagner, qui se présentait comme une force de combat en première ligne, l’Africa Corps fonctionne désormais comme une mission de formation et de conseil, axée sur la préservation de l’influence russe.

Cette réorientation s’est faite au détriment de l’efficacité opérationnelle. Selon les données du projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), les combats impliquant des mercenaires russes au Mali sont passés de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec une moyenne de seulement 24 incidents par mois au début de 2026. La guerre en Ukraine a encore réduit les effectifs disponibles pour l’Africa Corps, limitant davantage sa capacité à maintenir ce rythme réduit.

Le fiasco de Kidal : un tournant pour le régime malien

La différence de mandat entre Wagner et l’Africa Corps éclaire ce qui s’est passé à Kidal. En novembre 2023, les forces maliennes, soutenues par Wagner, avaient repris la ville après plus d’une décennie de contrôle jihadiste. Cette victoire semblait valider la stratégie sécuritaire de la junte basée sur l’alliance avec la Russie. Pourtant, à la suite des attaques du 24 avril, l’Africa Corps a accepté une retraite escortée de Kidal, abandonnant ainsi cette conquête sans combat.

Cet épisode illustre la trajectoire du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces juntes ont expulsé leurs partenaires occidentaux, affirmant que ces alliances avaient échoué à garantir leur sécurité. Elles ont également quitté la CEDEAO pour créer leur propre alliance défensive. Aujourd’hui, elles présiden un environnement sécuritaire beaucoup plus dégradé que celui qu’elles avaient hérité. Leur légitimité repose sur ce choix, mais l’ampleur des attaques récentes a révélé les risques croissants de cette approche.

Depuis 2012, les militaires du Sahel ont utilisé l’insécurité comme prétexte pour justifier au moins cinq prises de pouvoir anticonstitutionnelles. Trois ont renversé des présidents élus démocratiquement : Amadou Toumani Touré au Mali en 2012, Ibrahim Boubacar Keïta également au Mali en 2020 dans un coup mené par Goïta, et Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso en 2022. Un autre coup a ciblé le gouvernement de transition civil succédant à Keïta, consolidant le pouvoir de Goïta depuis son poste de vice-président de transition en 2021. Enfin, le cinquième coup — le plus révélateur — a renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba au Burkina Faso en octobre 2022, neuf mois après qu’il ait lui-même destitué Kaboré, au motif qu’il n’avait pas amélioré la sécurité du pays.

Goïta se trouve aujourd’hui dans une position plus fragile que jamais. La mort de Camara élimine un rival potentiel, mais elle creuse aussi un vide dans l’architecture sécuritaire malienne, alors que la junte a progressivement sapé les dernières bribes de légitimité politique de l’État. En mai 2025, elle a dissous tous les partis politiques, puis accordé à Goïta un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, prolongeant son règne au moins jusqu’en 2030. Une tentative de coup d’État déjouée en août 2025 a révélé les fissures internes au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. Les récentes offensives pourraient accentuer ces tensions, alors que les officiers chercheront à rejeter la responsabilité de l’échec du renseignement ayant permis des attaques coordonnées d’une telle envergure.

Les risques d’un coup d’État ou d’une mutinerie au sein de l’armée, déjà élevés depuis le blocus des carburants, ont ainsi augmenté. Ce qui rendait l’alliance avec la Russie attractive pour la junte était la promesse que Wagner, puis l’Africa Corps, serviraient de police d’assurance pour le régime. Cette illusion s’est brisée le 24 avril, marquant un point de rupture où les dirigeants de la junte devront décider si cette relation sert encore leurs intérêts.

Le Mali, épicentre de la lutte antiterroriste américaine au Sahel

Pendant près d’une décennie, le Mali a été au cœur des efforts américains de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient entraîné la suspension de la plupart de l’aide étrangère en vertu de l’article 7008 de la loi américaine sur les crédits annuels, interdisant le financement de tout gouvernement issu d’un coup d’État militaire. Cependant, plusieurs signaux récents indiquent que l’administration américaine envisage de revoir cette position. En février 2026, le département du Trésor a levé les sanctions contre trois hauts responsables maliens, dont feu le ministre de la Défense, initialement imposées en 2023 pour leur rôle dans les activités malveillantes du groupe Wagner au Mali. Ces levées de sanctions ont suivi une visite d’un responsable du département d’État à Bamako pour explorer les conditions d’un nouveau partenariat bilatéral, avec pour objectif de « tracer une nouvelle voie » et de discuter de partage de renseignements, d’autorisations de survol par drones et d’accès à des ressources minières stratégiques comme le lithium et l’or.

Les récents événements augmentent paradoxalement le pouvoir de négociation des États-Unis au Mali. Non seulement le partenaire russe de la junte a été publiquement humilié par l’offensive jihadiste, mais la stratégie sécuritaire centrale du régime montre désormais des signes visibles de faiblesse. Washington explorait déjà, avant ces attaques, un accord minéraux contre sécurité avec Bamako, inspiré d’un modèle similaire conclu avec la République démocratique du Congo en décembre 2025. Cet accord offrait une coopération économique et sécuritaire en échange d’un accès privilégié aux réserves minières stratégiques du pays. Une telle formule pourrait être envisagée pour ramener les juntes du Sahel dans le giron américain, avec l’implication possible d’acteurs privés comme Erik Prince et sa société Vectus Global, déjà déployée en RDC.

L’offensive récente au Mali confirme ce que la trajectoire du JNIM suggérait depuis longtemps : l’approche de la junte est un échec. Les conditions structurelles rendent l’environnement actuel encore plus menaçant que lors de la crise de 2012. Le JNIM peut étendre son influence jusqu’à Bamako à volonté, même sans la capacité militaire de s’emparer et de tenir la capitale. Le groupe a également diversifié ses outils opérationnels, intégrant des capacités de drones, des attaques économiques (blocus et sabotage des chaînes d’approvisionnement) et un réseau multinational transcendant les frontières des États du Sahel. Pendant ce temps, l’État malien dispose de moins de ressources et de légitimité diminuée, et aucune architecture régionale crédible de sécurité n’est en place, surtout depuis le retrait des États de l’AES de la CEDEAO l’an dernier.

Les voisins observent : quel avenir pour le modèle russe au Sahel ?

Le Mali était la tête de pont de la Russie au Sahel, et le revers d’avril 2026 aura un écho auprès des gouvernements africains ayant recherché des garanties de sécurité à Moscou. L’Alliance des États du Sahel (AES) a présenté son modèle comme une alternative plus efficace aux partenariats sécuritaires occidentaux. Les autres membres de l’alliance observent attentivement, alors que la crédibilité du modèle de junte est mise à l’épreuve.

Plus largement, l’Africa Corps tente de s’implanter en République centrafricaine, où le président Faustin-Archange Touadéra a résisté à l’abandon de Wagner, dont les unités avaient été intégrées à sa garde personnelle pendant des années. Des instructeurs militaires russes de l’Africa Corps sont également arrivés à Madagascar après le coup d’État de fin 2025. Ces régimes ont tous recherché l’engagement russe pour leur protection, mais les derniers événements au Mali pourraient les inciter à reconsidérer cette alliance.

La crédibilité de la Russie était déjà fragilisée avant ces attaques, avec son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’opération américaine ayant permis le transfert de Nicolás Maduro au Venezuela en janvier 2026. Avec le départ humiliant de l’Africa Corps de Kidal, les régimes ayant courtisé la coopération sécuritaire russe peuvent désormais tirer leurs propres conclusions sur la valeur réelle de cette offre lorsque leurs partenaires sont confrontés à une pression soutenue.