Crise politique au Sénégal : Faye et Sonko, une alliance brisée
  • Caroline Roussy

    Caroline Roussy

    Directrice de recherche, spécialiste des dynamiques politiques en Afrique subsaharienne

Ce qui a uni Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko dépassait la simple alliance politique. Leur rencontre, forgée dès leurs années d’études, s’est transformée en une amitié solide, presque fraternelle. Tous deux ont partagé les bancs de l’ENA, puis ont embrassé la carrière d’inspecteurs des impôts et domaines. Leur engagement commun a pris forme en 2014 avec la création du PASTEF, un parti qui incarne une rupture avec l’ancien système politique. En 2022, Faye en devient le secrétaire général, tandis que Sonko se lance dans la course à la présidentielle.

Le 24 mars 2024, leur victoire électorale a été saluée comme un tournant historique. Après des mois de lutte acharnée contre Macky Sall, qui s’accrochait au pouvoir, leur libération de prison a marqué un tournant. Leur campagne éclair, sous le slogan « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » [Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye], a scellé leur destin commun. Pourtant, derrière cette façade unie, certains observateurs notaient déjà que la popularité de Sonko dépassait largement celle de Faye, encore méconnu du grand public à l’époque.

En effet, depuis 2019, Sonko s’était imposé comme une figure incontournable de la scène politique sénégalaise, malgré les procès et l’affaire Sweet Beauty. Son charisme auprès de la jeunesse, son discours de rupture et d’alternance en avaient fait une icône, bien plus qu’un simple leader partisan.

L’histoire politique du Sénégal regorge d’exemples où des alliances, pourtant solides au départ, ont fini par voler en éclats sous la pression du pouvoir. Le tandem Senghor-Dia, par exemple, a vu ses divergences s’accentuer après l’indépendance, jusqu’à l’arrestation de Dia en 1962. Plus tard, Abdou Diouf et Moustapha Niasse ont rapidement vu leur collaboration s’effriter. Mais c’est peut-être sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté ont atteint leur paroxysme, notamment avec Idrissa Seck, longtemps présenté comme son dauphin, avant d’être écarté et emprisonné.

Faye et Sonko, dans leur configuration initiale, semblaient pourtant échapper à ce schéma classique. Car, contrairement à leurs prédécesseurs, c’est Sonko qui incarnait la légitimité populaire, tandis que Faye accédait à la présidence grâce au soutien de son allié. Une répartition des rôles qui aurait pu fonctionner… si les ambitions n’avaient pas divergé.

Si les détails des tensions entre Faye et Sonko restent en partie méconnus, les observateurs pointent du doigt le rôle clé des entourages. Les désaccords se sont accumulés depuis deux ans, alimentés par des différences sur la gestion des réformes, le rythme des changements et la stratégie économique.

Sonko, qui n’a jamais caché son impatience, a exprimé à plusieurs reprises ses réserves sur des dossiers majeurs : la gestion de la dette, la relation avec le FMI, ou encore la réforme de la justice. Pour lui, une rupture radicale avec l’ancien système était nécessaire. Faye, en revanche, a semblé privilégier une approche plus progressive, adaptée aux contraintes institutionnelles et internationales. Cette divergence de vue a fini par créer une fracture impossible à ignorer.

Le 8 novembre 2025, l’organisation du « Tera Meeting » au stade Léopold Sédar Senghor a marqué un tournant. Ce rassemblement, présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir, s’est transformé en une démonstration de force politique. Les bus venus de toutes les régions du pays et les marches populaires ont confirmé que le capital politique de Sonko restait intact. Une mobilisation qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de Faye, lequel a réagi en renforçant la coalition « Diomaye Président » avec l’intégration d’Aminata Touré. Une manœuvre perçue comme un signal clair : Faye entendait se détacher de l’influence de Sonko.

Aminata Touré, ancienne Première ministre et figure controversée au sein du PASTEF, symbolisait cette volonté d’autonomie. Son passé au sein du régime précédent et son adhésion tardive au projet de rupture en ont fait une cible pour les partisans de Sonko, qui y ont vu une trahison.

Depuis des mois, Faye peinait à s’imposer pleinement, étouffé par une cohabitation avec un Premier ministre qui, lui, aspirait à prendre sa place. Une équation intenable qui a fini par exploser.

Le limogeage de Sonko a été annoncé le 22 mai. Sur les réseaux sociaux, il a confié ressentir un certain soulagement, évoquant même dormir chez lui, à Keur Gorgui. Mais cette sensation de libération a été de courte durée.

Le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a démissionné, laissant la place à Sonko, qui, à la tête du parti majoritaire, en a pris la présidence le 26 mai. Retour à l’opposition pour celui qui a forgé sa popularité dans ce rôle. Une situation inédite s’installe : Faye, privé de son principal soutien politique, doit désormais composer avec un Parlement dominé par son ancien allié. Une configuration explosive qui laisse craindre des tensions sans précédent entre l’exécutif et le législatif.

Reste à savoir si Faye parviendra à affirmer sa légitimité sans Sonko. De son côté, Sonko pourrait-il envisager une destitution ? L’avenir est incertain. Mais une chose est sûre : au-delà de ce duel fratricide, ce sont les attentes de la population sénégalaise qui risquent d’être les grandes perdantes. Deux ans après l’alternance, les réformes promises peinent à aboutir, et les défis sociaux – emploi, pouvoir d’achat, services publics – n’ont jamais été aussi pressants. La crise politique actuelle ne fait qu’aggraver une situation déjà tendue, où la jeunesse sénégalaise attend toujours des réponses concrètes.

Le Sénégal avait-il vraiment besoin de cette nouvelle épreuve ? La question mérite d’être posée, alors que le pays peine à tourner la page de l’ancien régime.