Afrique : entre avancées démocratiques et menaces autoritaires
Chronique

afrique : entre avancées démocratiques et menaces autoritaires

Les coups d’État se multiplient sur le continent, mais des bastions de liberté résistent contre vents et marées.

François Brousseau
François Brousseau

Chroniqueur international, l’auteur travaille à Ici Radio-Canada.

Depuis 2020, le nombre de coups d’État en Afrique a presque atteint la dizaine. En Guinée-Bissau, un des pays les plus pauvres du continent (174e rang selon l’indice de développement de l’ONU), des officiers ont renversé le pouvoir le mercredi 23 novembre, prétendant contrôler le pays « pendant une période transitoire d’un an ». Une histoire qui semble se répéter.

L’armée a bloqué la publication des résultats de l’élection présidentielle. Le président évincé, Umaro Sissoco Embalo, aurait trouvé refuge au Congo-Brazzaville.

Fernando Dias da Costa, chef de l’opposition, revendique lui aussi la victoire. Comme Embalo, qui visait un second mandat, il dénonce des fraudes électorales. En fuite pour échapper à son arrestation, il a déclaré à RFI que ce coup d’État était une manipulation orchestrée par des militaires alliés au président sortant pour éviter d’admettre sa défaite. « Je suis le vainqueur. Quand Embalo a compris qu’il ne pouvait pas gagner, il a décidé de transférer le pouvoir aux militaires. […] Ce coup d’État est une mascarade. »

Un sondage réalisé mi-novembre donnait Dias da Costa en tête avec plus de 60 % des intentions de vote, contre environ 50 % pour Embalo. Les auteurs du putsch, tous proches du président, n’ont formulé aucune critique envers lui. Contrairement au leader de l’opposition, Embalo a rapidement quitté le pays. Ces éléments renforcent la thèse d’un coup d’État fabriqué.


En août 2020 puis au printemps 2021, le Mali a connu deux putschs. Un groupe de soldats, opposés à la présence française engagée contre les islamistes, a pris les armes. Quelques mois plus tard, le colonel Goïta renversait le président civil qu’il avait lui-même installé. Résultat : deux coups d’État en moins d’un an, dans le même pays, par le même homme.

Quatre pays d’Afrique de l’OuestMali, Burkina Faso, Guinée et Niger — sont dirigés par des juntes militaires depuis trois à cinq ans. Trois d’entre eux ont évincé des gouvernements élus. Les forces françaises ont été expulsées (parfois remplacées par des mercenaires russes du Groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps). Tous ces pays font face à des rébellions djihadistes.

L’une de ces rébellions, au Mali, menace même de prendre le pouvoir. En dehors de Bamako, le pays ressemble de plus en plus à un califat islamique, avec l’imposition du voile et la répression des femmes. Depuis 15 ans, les groupes islamistes ont proliféré au Sahel, freinés un temps par les troupes françaises, mais toujours de retour. Ils sont affiliés aux deux grandes organisations de l’islam violent : al-Qaïda et l’État islamique. Après l’éviction des « maudits Français », il ne reste que la peste islamique et le choléra de la dictature.

Le Tchad n’est pas épargné : après la mort violente de son père en 2021, son fils Idris Déby s’est emparé du pouvoir avec l’appui de l’armée.

Au Gabon, la réélection truquée d’Ali Bongo à l’été 2023 a provoqué une crise puis un coup d’État. Cependant, l’objectif était d’écarter une dictature familiale, celle des Bongo, au pouvoir depuis les années 1960. Le général Brice Oligui Nguema, acclamé par la foule, a organisé un plébiscite et s’accroche désormais au pouvoir.

Enfin, à Madagascar, les jeunes de la « génération Z » sont descendus dans la rue pour protester contre la pénurie et l’autoritarisme. Ils ont chassé le président Andry Rajoelina, qui a fui le 12 octobre. L’armée a pris le relais… et a aussi été acclamée par la foule. À suivre.


Mais l’Afrique ne se résume pas à ces crises. Plusieurs « dinosaures » dirigent encore le continent depuis des décennies : Teodoro Obiang en Guinée équatoriale depuis 1979, Paul Biya au Cameroun depuis 1984 ou Yoweri Museveni en Ouganda depuis 1986. Dans ces pays, le vote n’est qu’une comédie. Au Rwanda, Paul Kagame, solidement installé grâce à la mémoire d’un génocide mais les mains couvertes de sang, a été réélu l’an dernier avec 99 % des voix.


Ce tableau peut sembler sombre, mais il faut le nuancer. L’Afrique compte 54 pays souverains. Une étude récente, menée par Tiziana Corda de l’Istituto Studi di politica internazionale à Milan, montre qu’en 2024, des élections libres et multipartites ont eu lieu dans plusieurs pays africains, entraînant de réels changements de gouvernement.

Des nations où le vote a sanctionné les dirigeants en place : Sénégal, Botswana, Cap-Vert, Ghana… Des pays pluralistes, où l’alternance politique est une réalité. Des sociétés où la presse est libre et la société civile organisée. Il y a aussi l’Afrique du Sud, où l’ANC, désormais minoritaire, doit partager le pouvoir.

Face à ces nouveaux coups d’État, l’Union africaine reste ferme dans ses condamnations. Des pays comme l’Afrique du Sud et le Nigeria, malgré leurs défis internes, continuent de promouvoir la démocratie par les urnes et de dénoncer les régimes autoritaires.

Les jeunes Africains, dont 70 % ont moins de 25 ans, forment des mouvements citoyens et refusent de se laisser dicter leur avenir par des dirigeants corrompus ou incompétents. Pendant ce temps, en Occident, de plus en plus de citoyens, désillusionnés par la politique et l’abstention croissante, se tournent vers des « solution s autoritaires, de Trump à Orbán.