Mali : la fracture du pouvoir et le bilan amer de l’alliance russe au Sahel
Mali : la fracture du pouvoir et le bilan amer de l’alliance russe au Sahel

L’État malien vacille. Entre la pression des groupes armés, l’effondrement des alliances et l’échec cuisant de l’appui russe, Bamako se retrouve au cœur d’une tempête qui menace son existence même. Voici pourquoi le pays, jadis symbole de résistance souveraine, sombre dans une crise sans précédent.
La junte de Bamako et l’illusion de la reconstruction par la force
Le Mali n’est plus une simple nation en difficulté : c’est un État en voie de désintégration. L’offensive conjointe lancée fin avril 2026 par le Jamaat Nusrat al-Islam wal Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) marque un tournant. Ces groupes, autrefois ennemis, ont uni leurs forces pour frapper simultanément les axes logistiques, les bases militaires et les centres de pouvoir. Résultat : les forces maliennes, déjà fragilisées, doivent désormais défendre des positions stratégiques sans relais fiable.
La junte d’Assimi Goïta avait promis une reconquête totale du territoire, une rupture avec l’influence française et une alliance indéfectible avec Moscou. Pourtant, cette stratégie repose sur un malentendu : chasser les Français était à portée de main, mais remplacer leur réseau de soutien militaire, leur renseignement et leur logistique s’avère une tâche titanesque. Aujourd’hui, Bamako se retrouve isolé, dépendant d’un allié russe dont les promesses peinent à se concrétiser.
L’erreur fatale : rompre les accords sans alternative crédible
En 2024, la junte a officiellement enterré les Accords d’Alger de 2015, perçus comme un compromis boiteux mais indispensable pour éviter une reprise totale des hostilités dans le Nord. Cette décision a transformé une crise latente en chaos ouvert. En misant sur la force militaire plutôt que sur la négociation, Bamako a cru pouvoir imposer sa loi. Pourtant, une reconquête territoriale exige bien plus qu’une rhétorique souverainiste ou des mercenaires étrangers : elle nécessite une armée structurée, un renseignement fiable et une légitimité locale.
Or, l’État malien manque cruellement de tout cela. Il dispose certes d’un appareil répressif et d’une propagande anti-occidentale efficace, mais il n’a ni les moyens de contrôler les routes, les mines d’or, les marchés, ni la capacité à protéger ses propres fonctionnaires. La souveraineté, ici, n’est plus qu’un mot creux : Bamako gouverne des bunkers, pas un pays.
Djihadistes et séparatistes : une alliance de circonstances, pas de destin
Le JNIM et le FLA ne partagent ni les mêmes idéaux ni les mêmes objectifs. Le premier cherche à imposer un ordre islamique transnational, tandis que le second réclame l’autonomie de l’Azawad. Pourtant, pour l’instant, leurs intérêts convergent : affaiblir Bamako et ses soutiens russes. En saturant les fronts, ils obligent l’armée malienne à disperser ses ressources, à douter de sa propre capacité à tenir. Chaque défaite locale, chaque base encerclée, chaque convoi attaqué érode un peu plus la confiance dans le pouvoir central.
La guerre au Mali ne se gagne pas en occupant des villes. Elle se gagne en détruisant la crédibilité de l’État aux yeux de sa population. Quand les fonctionnaires fuient, quand les commerçants négocient avec les groupes armés et quand les civils préfèrent la protection des djihadistes à l’abandon de l’État, le pouvoir n’a plus qu’une illusion de souveraineté.Une armée en voie d’épuisement : entre garnisons et défaite psychologique
Les Forces armées maliennes (FAMa) sont confrontées à un dilemme insoluble. Elles doivent défendre un territoire vaste comme l’Europe, avec des moyens dérisoires et des adversaires mobiles. Les groupes armés n’ont pas besoin de tenir des villes : il leur suffit de harceler, de bloquer les routes et d’isoler les avant-postes pour paralyser l’État.
L’armée régulière, elle, doit tenir. Mais tenir quoi ? Des positions de plus en plus isolées, des bases de plus en plus vulnérables. Si une attaque touche un site stratégique comme Kati – bastion des élites militaires – ou si des figures clés de l’appareil sécuritaire tombent, ce ne sera pas seulement une défaite militaire. Ce sera le signe que la crise a atteint le cœur même du pouvoir. Bamako ne tombera peut-être pas demain, mais elle commencera à suffoquer sous le poids des doutes.
La Russie, un rempart illusoire contre le chaos
L’engagement russe au Mali a été présenté comme une révolution : une alternative à l’Occident, un partenariat gagnant-gagnant. Moscou a fourni des mercenaires, une rhétorique anti-française et une promesse de stabilité. Pourtant, sur le terrain, les résultats sont décevants. Les paramilitaires du groupe Wagner peuvent gagner des batailles, mais ils ne peuvent pas reconstruire un État. Ils peuvent intimider, mais pas gouverner. Ils peuvent protéger des palais, mais pas des villages, des mines ou des routes commerciales.
La Russie, elle aussi, paie le prix de ses ambitions africaines. La guerre en Ukraine absorbe déjà l’essentiel de ses ressources. Le Mali, autrefois projeté comme une vitrine de son influence, risque de devenir un gouffre stratégique. Et quand les coûts augmentent, les priorités changent. Moscou devra choisir entre ses engagements en Ukraine et sa présence au Sahel – un choix qui pourrait sceller le destin du régime de Bamako.
Économie en lambeaux : l’or, les trafics et l’État fantôme
Le Mali repose sur trois piliers économiques : l’or, l’agriculture et les aides internationales. Quand la sécurité se dégrade, ces piliers s’effritent. Les mines, surtout artisanales, deviennent des zones de conflit où se jouent pouvoir, argent et loyautés. Les groupes armés taxent, extorquent, protègent ou pillent. L’État, lui, perd des recettes fiscales et doit dépenser davantage pour la guerre. C’est un cercle vicieux : moins de sécurité égale moins de ressources, et moins de ressources égalent encore moins de sécurité.
Les routes transsahariennes, artères vitales du commerce, sont aussi des zones de non-droit. Quand Bamako ne contrôle plus ces axes, il perd son influence sur les communautés locales. Et là où l’État faillit, d’autres prennent le relais : trafiquants, chefs de guerre, groupes djihadistes. Le Mali n’est plus seulement un problème national : il menace de faire basculer toute la région.
L’Alliance des États du Sahel : une solidarité de façade
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont créé l’Alliance des États du Sahel (AES) pour tourner la page de la domination française et affirmer leur souveraineté. Mais cette alliance est née dans des États fragiles, aux armées sursollicitées et aux économies exsangues. Elle peut coordonner des discours, renforcer la propagande anti-occidentale, mais peut-elle vraiment stabiliser le Mali quand tous ses membres sont vulnérables ?
Une alliance entre États faibles ne produit pas de la force, mais un isolement partagé. Si le Mali s’effondre, le Niger et le Burkina Faso devront aussi protéger leurs propres capitales, leurs mines et leurs frontières. L’AES pourrait alors devenir une confédération d’urgences, unis par le rejet de l’Occident, mais incapables d’offrir une alternative concrète.
Géopolitique : le départ de la France, un vide qui persiste
Le retrait français du Mali a marqué la fin d’un cycle. Paris a été perçu comme une puissance néocoloniale, incapable de vaincre le djihadisme et trop proche des élites corrompues. Pourtant, l’échec français ne signifie pas que la Russie a gagné. Moscou a occupé l’espace laissé libre, mais elle n’a pas résolu les problèmes de fond : comment gouverner un pays aussi fragmenté, comment reconstruire des institutions crédibles, comment éviter que le djihadisme ne gagne du terrain ?
La Russie, comme la France avant elle, découvre que la souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit – ou se détruit – sur le terrain. Et au Sahel, le terrain est impitoyable. Sans légitimité locale, sans développement économique et sans pacte entre le centre et les périphéries, aucune puissance extérieure ne peut stabiliser le Mali.
Trois scénarios pour l’avenir du Mali
Le premier scénario : une guerre civile à trois têtes. Bamako conserverait les grandes villes, le JNIM contrôlerait les zones rurales et le FLA imposerait son autorité dans l’Azawad. Le Mali resterait un État formellement uni, mais en réalité divisé.
Le deuxième scénario : l’effondrement interne de la junte. Les défaites militaires, les pertes parmi les dirigeants et le mécontentement dans l’armée pourraient provoquer une crise au sommet. Dans un régime né des coups d’État, un nouveau coup d’État reste toujours une possibilité.
Le troisième scénario : une sécession de fait. Le Nord, durablement hors de contrôle de Bamako, deviendrait une zone gouvernée par un mélange instable de groupes touaregs, de djihadistes, de trafiquants et de puissances étrangères. Une sorte de Somalie sahélienne, où l’État n’aurait plus qu’une souveraineté symbolique.
Un risque européen sous-estimé
L’Europe regarde souvent le Mali avec indifférence, comme s’il s’agissait d’un conflit lointain. Grave erreur. Le Sahel pèse sur les migrations, le terrorisme, les trafics, les matières premières et la stabilité de l’Afrique de l’Ouest. Un Mali fragmenté signifierait davantage d’espace pour les groupes djihadistes, davantage de routes criminelles et une pression accrue sur les pays côtiers comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.
L’Europe a commis deux erreurs : avoir traité le Sahel comme un problème de sécurité extérieure, puis avoir perdu sa crédibilité sans proposer d’alternative politique. On a parlé de terrorisme, de migration, de missions militaires. Trop peu d’État, de justice, de développement rural, de conflits communautaires, de corruption et de légitimité.
Le Mali, miroir des échecs du monde
Le Mali illustre une vérité brutale : changer de protecteur ne suffit pas à sauver un État. La France a échoué. La Russie peine à faire mieux. La junte a utilisé la souveraineté comme un slogan, mais la souveraineté réelle exige des capacités que ni la propagande ni les mercenaires ne peuvent acheter.
Un État ne meurt pas toujours avec la chute de sa capitale. Il meurt quand il ne protège plus les routes, quand les écoles ferment, quand les villages paient des taxes aux groupes armés, quand les convois ne circulent que sous escorte. Quand plus personne ne croit en lui.
Le Mali est au bord de ce seuil. Ce n’est pas une question de jours ou de semaines. C’est une question de mois, peut-être d’années. Mais le processus de désagrégation est désormais inéluctable. La crise n’est plus périphérique. Elle est centrale. Elle ne concerne plus seulement le Nord. Elle concerne l’idée même d’État malien.
Et c’est là que réside l’ironie tragique : la junte voulait montrer que la force militaire, soutenue par la Russie et libérée des contraintes occidentales, reconstruirait l’unité nationale. Elle démontre au contraire que, sans politique, la force se consume elle-même. Sans légitimité, la souveraineté n’est qu’un leurre. Sans administration, la victoire militaire ne dure pas. Sans pacte avec les périphéries, le centre devient une forteresse assiégée.
Le Mali n’est pas seulement un front africain. C’est un miroir du désordre mondial : puissances en compétition, États fragiles, guerres hybrides, économies criminelles, djihadisme, propagande souverainiste et populations abandonnées. Dans ce miroir, se reflètent les échecs de la France, de la Russie, des juntes militaires, des organisations régionales, de l’Europe et d’un ordre international bien plus doué pour commenter les crises que pour les prévenir.