Mali et Algérie : le dégel diplomatique qui change la donne au Sahel

Après plus d’un an de tensions extrêmes, Bamako et Alger ont acté le rétablissement de leurs relations diplomatiques. Une annonce qui a surpris plus d’un observateur, alors que les accusations mutuelles s’étaient multipliées : le Mali reprochait à l’Algérie son supposé soutien aux groupes armés opérant à leurs frontières communes – le Jnim, lié à al-Qaïda, et le FLA, mouvement indépendantiste touareg. Mais quels facteurs ont réellement poussé à ce rapprochement ? Le rôle du Niger et celui de la Russie ont été évoqués. Et surtout, cette détente annonce-t-elle un tournant dans la stratégie malienne, jusqu’ici exclusivement militaire face à l’insécurité ?

Le général Assimi Goïta, président de transition du Mali, lors du sommet de l'Alliance des États du Sahel à Bamako, en décembre 2025.

Un dégel inattendu après une année de crise ouverte

Le vendredi précédent, les gouvernements du Mali et de l’Algérie ont officiellement annoncé la réouverture de leurs ambassades et la levée des restrictions sur leurs espaces aériens respectifs. Un revirement diplomatique que personne n’avait anticipé, alors que les relations entre les deux pays s’étaient dégradées à un niveau rarement atteint. Bamako accusait ouvertement Alger de complicité avec les groupes armés actifs dans la zone frontalière, tandis que les autorités algériennes rejetaient ces allégations avec véhémence.

Plusieurs pistes circulent pour expliquer ce retournement. Selon les informations recueillies, le Niger aurait joué un rôle central dans cette médiation, notamment depuis le rétablissement de ses propres relations avec l’Algérie en début d’année. La Russie, bien que régulièrement citée comme acteur influent au Mali, n’aurait pas directement pesé dans les négociations, même si des échanges entre Alger et Moscou n’ont pas manqué de se tenir en coulisses.

Dialogue ou militaire : vers une refonte de la stratégie malienne ?

Le Mali a rompu en 2025 l’accord de paix de 2015, négocié sous l’égide d’Alger entre Bamako et les mouvements indépendantistes touaregs du Nord. Depuis, les autorités de transition ont adopté une posture intransigeante : aucune discussion avec les groupes armés, qu’ils soient jihadistes ou indépendantistes. Une ligne dure qui pourrait désormais évoluer, à condition que le rapprochement avec l’Algérie se concrétise.

Pour Michaël Ayari, analyste principal sur l’Algérie à l’International Crisis Group, ce dégel s’accompagne nécessairement d’un accord implicite. « Le primat de la logique politique sur la logique militaire doit figurer parmi les clauses essentielles de cet arrangement », souligne-t-il. Si le retour pur et simple à l’accord d’Alger semble peu probable, une initiative politique pourrait émerger, notamment avec le FLA. « L’État malien se fragilise, et personne n’a intérêt à voir le Mali s’effondrer, y compris l’Algérie », rappelle-t-il.

Un dialogue avec les indépendantistes touaregs serait-il envisageable à court terme ? « C’est prématuré de l’affirmer », tempère l’expert. Plusieurs obstacles pourraient surgir : des forces internes au régime malien hostiles à toute concession, une opinion publique opposée à l’idée de dialoguer avec des mouvements armés, ou encore des acteurs perturbateurs – comme le Jnim – capables de fragiliser le processus. Pourtant, l’impasse militaire actuelle pousse de plus en plus d’acteurs à rechercher une issue pacifique.

Algérie : entre réalisme et équilibre fragile

L’Algérie a toujours adopté une position délicate : elle cherche à maintenir des contacts avec tous les acteurs pour préserver son influence régionale. « Si elle soutient trop Bamako, elle perd toute crédibilité auprès des groupes armés. Si elle se rapproche des rebelles, elle s’aliène les autorités maliennes », explique Michaël Ayari. Cette stratégie de neutralité relative explique pourquoi Alger ferme parfois les yeux sur certaines activités, sans pour autant cautionner pleinement les actions des groupes armés.

La question de la présence en Algérie de figures controversées, comme l’imam Dicko – opposant malien en exil prônant la chute des militaires –, pourrait également être affectée par ce rapprochement. « S’il y a accord, il devra se montrer discret. Une extradition serait impensable, mais le silence serait la règle », précise l’analyste.

Quelles suites pour ce dégel ?

Plusieurs défis attendent les deux pays. D’abord, clarifier les dossiers en suspens, comme l’incident d’avril 2025, lorsque le Mali avait accusé l’Algérie d’avoir abattu un drone sur son territoire. Alger avait alors assuré que l’appareil se trouvait dans son propre espace aérien. « Ces questions ne seront pas balayées d’un revers de main », estime Michaël Ayari, qui souligne que les tensions récentes ont laissé des traces.

Ensuite, concrétiser la coopération sécuritaire promise. Si le deal tient, les prochaines étapes devraient inclure un renforcement de l’échange de renseignements et une implication d’Alger, qui entretient des contacts avec certains leaders du FLA. « Tout dépendra de la capacité des deux parties à éviter les spoilers », conclut l’expert. Car dans cette région en proie à l’instabilité, un seul événement peut suffire à faire dérailler le processus.