Les dynamiques d’influence au Sahel : entre rivalités et opportunités

Malgré les apparences, les nations de la bande sahélienne, s’étendant du Mali au Tchad, ne constituent pas un nouvel eldorado économique. Loin de la prospérité d’un Singapour en matière d’investissements directs étrangers, les économies du Mali, du Burkina Faso et du Niger affichent des indicateurs fragiles. Au Mali, par exemple, 47 % des 25,9 millions d’habitants ont moins de 15 ans, et seulement un quart des terres est cultivable. Le pays se classe au 188e rang sur 193 pour l’Indice de Développement Humain du PNUD, avec près de 45 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Des statistiques similaires sont observées à Ouagadougou et Niamey, où respectivement 40 % et 60,5 % de la population subit la pauvreté, selon la Banque mondiale. Ces trois nations enclavées sont actuellement sous l’égide de régimes militaires putschistes, formant l’Alliance des États du Sahel (AES) avec un soutien implicite du Kremlin, cherchant à réduire l’influence française. Leur discours anti-français, anti-occidental et anti-démocratique visait à restaurer une prospérité qu’ils estimaient confisquée par l’Europe, mais les résultats escomptés tardent. Dans ce contexte complexe, deux nations voisines, l’Algérie et le Maroc, proposent activement leurs services.

Le Maroc : une ouverture stratégique sur l’Atlantique

Le Royaume du Maroc s’engage dans un projet d’envergure avec la construction du port Dakhla Atlantique, une infrastructure ambitieuse dans le Sahara occidental, conçue pour rivaliser avec le succès de Tanger Med. Prévu pour être opérationnel dès 2029 après des travaux s’achevant en 2028, ce port vise à devenir une porte d’entrée majeure pour l’Afrique de l’Ouest et un carrefour vers les Amériques. Rabat a récemment accueilli les dirigeants de l’AES, leur présentant une proposition géopolitique audacieuse : un accès océanique via Dakhla, potentiellement complété par une liaison ferroviaire (encore à l’étude), qui permettrait de désenclaver les trois pays sahéliens et de dynamiser leurs économies. Pour le Maroc, cette initiative est doublement stratégique. Elle démontre que son plan de développement pour le Sahara occidental bénéficiera à toute la sous-région et offre une solution économique pour lutter indirectement contre les groupes djihadistes qui sévissent au Sahel, en offrant des perspectives à une jeunesse grandissante et souvent désespérée. La population du Sahel, en forte croissance, est en effet amenée à doubler en une décennie.

L’Algérie : un gazoduc transsaharien vers l’Europe

Après une période de tensions, Alger a renoué des liens diplomatiques avec le Niger à la mi-février, en la personne du chef du pouvoir militaire, Abderrahmane Tiani. L’Algérie a alors proposé la construction, dès la fin du Ramadan, du tronçon nigérien du gazoduc transsaharien. Ce projet colossal de 4800 kilomètres reliera le Nigeria à l’Europe en passant désormais par le Niger avant d’atteindre l’Algérie. La compagnie nationale d’hydrocarbures, Sonatrach, prendrait en charge la construction sur le territoire nigérien et s’engagerait à former des Nigériens à son exploitation. Ce dernier aspect représente un avantage significatif par rapport à certains acteurs étrangers, comme la Chine, qui ne privilégient pas toujours la formation locale pour la gestion des richesses nationales.

Deux stratégies complémentaires face aux défis du Sahel

À Madrid et Washington, des discussions ont récemment eu lieu (les 23 et 24 février) concernant le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Si ce conflit, qui dure depuis cinquante ans, trouvait une résolution, l’Algérie et le Maroc pourraient alors envisager une approche collaborative pour adresser les problématiques sécuritaires et démographiques explosives du Sahel. Une telle coopération empêcherait les États de l’AES de tirer parti des rivalités existantes entre les deux capitales régionales.

Le fléau du djihadisme prospère sur le terreau de la pauvreté et des régimes autoritaires. Alger et Rabat aspirent, chacun à leur manière, à briser cette dynamique infernale. Chacun met en avant ses atouts distincts : Alger propose ses ressources en hydrocarbures et l’expertise de Sonatrach, tandis que Rabat mise sur sa stratégie de grands travaux et sa vision de hub connectant l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. Bien que ces deux stratégies soient intrinsèquement complémentaires, le conflit du Sahara occidental les maintient dans une opposition regrettable. Des tensions diplomatiques récentes ont d’ailleurs illustré cette complexité, comme lorsque le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a accusé l’Algérie de « soutenir le terrorisme international » le 26 septembre 2025, provoquant une réponse cinglante du ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, qualifiant ces propos de « logorrhée de soudard ».