Le pouvoir invisible du président camerounais

La main invisible qui guide le Cameroun

Le Cameroun vient de vivre un moment politique aussi symbolique qu’inattendu. Après soixante-quatorze jours d’absence, le président Paul Biya est enfin revenu de son séjour en Suisse. Pourtant, ce n’est pas son visage, ni son corps, que les Camerounais ont aperçu en premier. Ce qu’ils ont vu, c’est une main. Une main à travers la vitre légèrement entrouverte de sa limousine officielle, à Yaoundé. Une scène qui en dit long sur l’état réel du pouvoir dans le pays.

Ahmed Newton Barry.

Une main qui, en politique camerounaise, ne se montre jamais par hasard. Elle incarne bien plus qu’un simple geste de salutation. Elle est le symbole d’un pouvoir qui s’exerce à distance, une autorité qui persiste même en l’absence physique de son détenteur. Cette main, les Camerounais la connaissent bien. Ils savent qu’elle peut tout faire : condamner, manipuler, bénir… ou encore gouverner.

Quand la main décide du destin

Dans l’histoire, la main a toujours été un instrument de pouvoir absolu. À Rome, elle décidait de la vie ou de la mort des gladiateurs. Aujourd’hui, au Cameroun, elle semble décider du sort du pays. Le retour de Paul Biya, après plus de deux mois d’absence, a été marqué par une image frappante : sa main visible à travers la vitre de sa voiture, comme pour rappeler à tous que l’État continue de fonctionner, même sans lui. Une main qui signe des décrets, qui valide des décisions, qui maintient l’ordre.

Les Camerounais attendaient son retour avec impatience. Ils espéraient voir leur président, debout sur le tarmac, saluer la foule comme il le fait habituellement. Mais ce qu’ils ont obtenu, c’est une main. Une main qui, en politique, a quatre significations possibles. Quatre degrés d’influence qui en disent long sur la réalité du pouvoir à Yaoundé.

Les quatre degrés du pouvoir manuel

Premier degré : la main qui tue

Dans l’arène antique, la main de l’empereur tranchait entre la vie et la mort. Aujourd’hui, au Cameroun, la main de Biya pourrait bien incarner cette même autorité absolue. Même à distance, elle conserve le pouvoir de condamner, de réprimer, de faire taire. Une main qui ne tremble pas, même après des décennies au pouvoir.

Deuxième degré : la main qui triche

Diego Maradona l’a bien compris : quand les jambes faiblissent, il faut tricher avec les mains. Au Cameroun, la main de Biya a aussi ce pouvoir. Elle valide des décisions contestées, elle maquille la réalité, elle fait croire que tout fonctionne normalement. La télévision nationale, la CRTV, a d’ailleurs joué son rôle à merveille en transformant ce retour en événement presque miraculeux.

Troisième degré : la main qui bénit

Dans les religions, la main qui bénit est une main sacrée. Au Cameroun, la main de Biya est devenue une relique. Elle est sortie de la voiture comme une châsse, pour que les fidèles – c’est-à-dire le peuple camerounais – continuent de croire en son pouvoir. Une liturgie politique où la foi remplace la réalité.

Quatrième degré : la main qui gouverne

Enfin, il y a la main qui signe. Pendant soixante-quatorze jours, alors que le président était en Suisse, l’État camerounais a continué de fonctionner. Pourquoi ? Parce que sa main signait des décrets, nommait des ministres, adoptait des lois. Le pouvoir, dans sa définition la plus ancienne, est une manus, une main. Et cette main, même invisible, reste le symbole ultime de l’autorité.

Plus besoin de discours, plus besoin de marche triomphale. Il suffit d’une signature, d’un geste. Une main qui gouverne, même à distance. Une main qui rappelle à tous que, malgré les années, le pouvoir reste concentré entre quelques doigts agiles.

Comme le souligne avec justesse Marie Roger Biloa, journaliste camerounaise : « Le Cameroun doit se préparer à affronter la disparition définitive d’un président déjà absent de facto. » Une main qui gouverne aujourd’hui pourrait bien être la dernière trace d’un pouvoir en train de s’éteindre.