Investissements chinois au Sénégal : comment les entreprises françaises perdent du terrain
L’ascension des entreprises chinoises sur les grands chantiers sénégalais
Au Sénégal, les acteurs économiques français voient leur domination s’effriter progressivement sur les grands projets d’infrastructures. En deux décennies, le paysage des marchés publics a radicalement changé : autrefois leaders incontestés, les groupes français ne représentent plus aujourd’hui que 5% des contrats, tandis que les entreprises chinoises trustent plus de 30% des appels d’offres, selon les dernières estimations disponibles.
Cette transformation est particulièrement visible sur deux projets phares du pays. À Ndayane, au sud de Dakar, le nouveau port en eau profonde – estimé à plus de 2 milliards de dollars – sera l’un des plus grands ports à conteneurs d’Afrique de l’Ouest. Bien que piloté par la société émiratie DP World, sa construction a été confiée à un consortium international dominé par des entreprises chinoises, qui ont proposé une offre 20% moins chère que le groupement français mené par Eiffage, écarté lors du processus de sélection.
À quelques kilomètres de là, la ville nouvelle de Diamniadio, conçue pour désengorger la capitale, illustre également cette recomposition. Les appels d’offres ont majoritairement été remportés par des entreprises turques, notamment pour la construction du stade, de la gare, des hôtels et des immeubles d’habitation. Une plateforme industrielle complète ce projet, attirant des investisseurs étrangers. Selon Bohoum Sow, secrétaire général de l’APROSI, « aucune entreprise française n’est implantée sur ce site ».
Des stratégies d’adaptation aux besoins locaux
L’une des clés du succès chinois réside dans leur capacité à s’adapter aux besoins spécifiques du marché sénégalais. Un exemple marquant est celui d’une usine d’emballages en carton, où des techniciens chinois forment des employés locaux. Bohoum Sow salue cette initiative : « Ce type d’industrie n’existait pas ici. Ils répondent à des besoins concrets tout en se diversifiant, avec une flexibilité remarquable ».
Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large : depuis une vingtaine d’années, la Chine a fait de l’Afrique un pilier de sa diplomatie économique. Résultat, comme l’observe un observateur local, « c’est leur drapeau qui flotte désormais sur les chantiers sénégalais ». Bohoum Sow assume ce changement : « C’est une relation gagnant-gagnant. Le Sénégal a besoin d’infrastructures, et la Chine a su répondre à cette demande. Les temps ont changé, et les partenaires aussi ».
Les groupes français face au défi de la compétitivité
Malgré ce recul, certaines entreprises françaises parviennent encore à remporter des contrats, à condition de revoir leurs méthodes. C’est le cas du groupe Ragni, spécialisé dans l’éclairage public. Grâce à une implantation locale et à la création d’une filiale dirigée par un cadre sénégalais, l’entreprise a décroché un marché de 36 000 lampadaires solaires, financé en partie par la Banque de Développement française. Birama Diop, directeur de la filiale Sénégal du groupe, explique : « La flexibilité, la qualité, le coût et les emplois locaux ont été déterminants ».
Caroline Richard, responsable de l’antenne de Proparco au Sénégal, estime que les entreprises françaises ont encore des atouts à jouer, à condition de s’inscrire dans ce nouveau modèle. « Elles peuvent continuer à croître et gagner des marchés, car les exigences montent. Les groupes français sont très compétitifs quand les critères sont élevés », souligne-t-elle.
Derrière ces succès ponctuels se profile un nouveau modèle : celui de groupes français contraints d’être plus flexibles, de multiplier les partenariats locaux et de prouver leur compétitivité face à des concurrents désormais solidement installés. Une adaptation qui pourrait bien déterminer leur avenir sur le continent africain.