Ghana : les dessous d’un refus à 109 millions de dollars qui redéfinit la souveraineté sanitaire

Accra vient de dire non à Washington. Un refus qui pourrait bien changer la donne pour tout un continent.
Le Ghana a décliné une offre d’aide sanitaire américaine d’environ 109 millions de dollars sur cinq ans, dans le cadre d’un programme global évalué à quelque 300 millions de dollars. La raison ? Des conditions jugées inacceptables touchant à l’accès aux données médicales, aux informations sur les agents pathogènes et au contrôle des médicaments. Une décision lourde de sens, qui éclaire d’un jour nouveau les rapports entre l’Afrique et ses partenaires étrangers.
Un président, une phrase, un séisme diplomatique
C’est lors d’une intervention au Council on Foreign Relations, à New York, le 25 septembre, que John Dramani Mahama a levé le voile. Sa question, restée célèbre, résume l’enjeu : « Qui prend les dossiers médicaux d’un autre pays ? »
Le président ghanéen a précisé que le projet d’accord prévoyait la transmission aux États-Unis du profil des agents pathogènes du Ghana et de données médicales. Il a aussi évoqué un financement de contrepartie imposé et des dispositions sur le contrôle des produits médicaux entrant dans le pays. Des conditions qu’il a qualifiées d’« humiliantes ».
Ce que l’on sait vraiment des exigences américaines
L’affaire mérite d’être scrutée au-delà du coup d’éclat. Le Ghana n’a pas rejeté une enveloppe de 100 millions de dollars simplement parce qu’elle venait des États-Unis. Le nœud du problème réside dans les contreparties.
Selon des informations rapportées par l’Associated Press en mai, le projet, d’une valeur globale d’environ 300 millions de dollars, aurait apporté au Ghana environ 109 millions de dollars sur cinq ans. Arnold Kavaarpuo, directeur exécutif de la Data Protection Commission du Ghana et acteur des négociations, a indiqué que certaines clauses auraient permis l’accès à des données sanitaires sensibles dans des circonstances permettant potentiellement l’identification de personnes. Une portée qui, selon lui, dépassait largement les besoins habituels.
Le BMJ a de son côté rapporté que le projet ghanéen prévoyait un accès aux données de santé et aux agents pathogènes pour 16 entreprises américaines. Le journal souligne toutefois que plusieurs clauses des nouveaux accords sanitaires américains restent difficiles à examiner publiquement, tous les textes négociés n’ayant pas été rendus publics.
Une nuance s’impose donc : il serait excessif d’affirmer que les États-Unis réclamaient sans restriction « toutes les données médicales des Ghanéens ». Ce qui est documenté, en revanche, ce sont les inquiétudes ghanéennes sur l’étendue de l’accès aux données sanitaires et aux informations sur les agents pathogènes.
Données de santé : une ressource stratégique convoitée
Derrière les dossiers médicaux se cache une véritable question de pouvoir.
Les données sanitaires permettent de savoir quelles maladies circulent, où elles progressent, quelles populations sont les plus exposées et comment évoluent les épidémies. Les informations sur les agents pathogènes peuvent, elles, avoir une valeur scientifique considérable : recherche sur les vaccins, les traitements, la surveillance des nouvelles épidémies.
C’est précisément ce qui alimente les craintes de plusieurs gouvernements africains. En février 2026, Jean Kaseya, directeur général des Africa Centres for Disease Control and Prevention (Africa CDC), avait déjà exprimé de sérieuses préoccupations concernant les dispositions relatives au partage des données et des agents pathogènes dans les nouveaux accords sanitaires américains. Reuters rapportait alors que certains accords exigeaient un partage rapide de données sensibles sans garantir aux pays africains un accès aux traitements ou vaccins qui pourraient en découler.
Le Ghana n’est donc pas un cas isolé.
Une souveraineté sanitaire en construction
Le rejet intervient dans un contexte bien particulier. Depuis la suspension d’une grande partie des programmes d’aide américaine, le Ghana cherche à réduire sa dépendance aux financements extérieurs. En février 2025, la présidence ghanéenne estimait déjà à 156 millions de dollars le déficit provoqué par la suspension de financements de l’USAID, dont 78,2 millions de dollars concernant directement des programmes sanitaires essentiels.
Le gouvernement Mahama pousse désormais l’idée d’une « souveraineté sanitaire ». Une orientation renforcée en septembre avec le lancement du rapport A Sovereign Future for Health, présenté dans le cadre de l’initiative Accra Reset. Le document propose notamment de réduire la dépendance des pays du Sud vis-à-vis des financements extérieurs et de renforcer leurs propres systèmes de santé.
Le message d’Accra est clair : le Ghana veut continuer à travailler avec ses partenaires étrangers, mais sur la base d’accords qu’il considère comme plus équilibrés.
Le point de friction des médicaments
L’autre élément révélé par Mahama est particulièrement sensible. Selon le président, le projet d’accord prévoyait que certains médicaments et produits médicaux fournis dans le cadre du programme ne soient pas soumis aux contrôles de la Food and Drugs Authority (FDA) du Ghana.
Cette affirmation n’a pas été publiquement confirmée dans le détail par le gouvernement américain, qui, interrogé par l’Associated Press, a indiqué ne pas commenter les détails des négociations bilatérales. Mais si cette disposition est bien conforme au texte présenté au gouvernement ghanéen, elle explique une partie de la fermeté d’Accra : pour les autorités, le financement de la santé ne devrait pas conduire à réduire la capacité du régulateur national à contrôler les produits médicaux utilisés sur son territoire.
Washington reste discret, les questions demeurent
Washington n’a pas publiquement détaillé les clauses contestées. Un porte-parole du Département d’État américain a déclaré que les États-Unis ne divulguaient pas les détails des négociations bilatérales, tout en affirmant que Washington cherchait toujours des moyens de renforcer son partenariat avec le Ghana.
Cette absence de publication intégrale du texte empêche de trancher certaines questions essentielles : quelles données auraient exactement été accessibles ? À quelles entreprises ou institutions américaines ? Dans quelles circonstances les personnes auraient-elles pu être identifiées ? Quelle aurait été la durée de conservation des données ? Quelles garanties juridiques auraient protégé les patients ghanéens ?
Sur ces points, les informations publiques restent incomplètes.
Un précédent qui dépasse les frontières du Ghana
Le véritable enjeu de cette affaire est peut-être là. Pendant des décennies, de nombreux systèmes de santé africains ont dépendu des financements, médicaments, équipements et programmes venus de l’étranger. Ces partenariats ont permis de sauver des vies et de lutter contre des maladies majeures.
Mais la transformation numérique de la santé change la nature de la coopération. L’aide ne concerne plus seulement l’argent, les médicaments ou les équipements. Elle peut aussi donner accès à une ressource stratégique : la donnée.
Et le Ghana vient de rappeler qu’il entend conserver la maîtrise de cette ressource. John Mahama affirme que son gouvernement a rejeté le projet après examen par le ministère de la Santé et passage devant le Cabinet. Il dit également que la décision a bénéficié du soutien de l’ensemble du gouvernement et que le rejet a été décidé très rapidement.
Le Ghana devra désormais démontrer qu’il peut combler le financement abandonné sans compromettre ses programmes sanitaires. Mais pour Accra, le choix semble assumé : mieux vaut chercher d’autres partenaires que de conclure un accord jugé incompatible avec la souveraineté sanitaire et la protection des données des Ghanéens.
La question posée par le Ghana à ses partenaires étrangers est simple : quand l’Afrique reçoit une aide pour soigner ses populations, doit-elle aussi céder le contrôle des informations sur ces populations ? Le débat ne fait probablement que commencer.