Crise des tests VIH au Maroc : la production locale sacrifiée sur l’autel de l’importation

Le constat est saisissant dans de nombreuses structures de santé du Royaume : alors que des patients se voient refuser un dépistage par manque de matériel, des usines marocaines disposent de stocks de tests rapides VIH prêts à l’emploi. Cette situation paradoxale, qui dure depuis des mois, révèle les failles d’un système de commande publique où la souveraineté sanitaire semble passer au second plan derrière des procédures administratives rigides.

Un cadre juridique ignoré au profit de l’importation

Pourtant, la législation marocaine est claire sur le sujet. Le décret n° 2.22.431 encadrant les marchés publics instaure explicitement le principe de la préférence nationale. Ce texte impose que les critères techniques des appels d’offres soient définis par la performance attendue et non par une marque, une origine ou un brevet précis. Pourtant, sur le terrain, l’application de cette règle reste largement symbolique.

L’utilisation de critères techniques trop restrictifs ou l’exigence de certifications spécifiques, détenues uniquement par certains acteurs étrangers, s’apparente à une entrave à l’égalité des chances. Abdelhay Rhorba, chercheur en droit administratif des marchés publics, souligne que ces pratiques peuvent être qualifiées juridiquement de détournement de pouvoir. Les entreprises locales disposent certes de recours devant la Commission nationale de la commande publique ou les tribunaux administratifs, mais la bataille contre l’inertie bureaucratique reste inégale.

Le verrouillage des cahiers des charges

Les industriels du secteur dénoncent une rédaction des cahiers des prescriptions spéciales (CPS) calquée sur des produits importés déjà en place. Cette méthode fige le marché et empêche l’émergence des solutions locales. Un fabricant de dispositifs médicaux témoigne de cette absurdité : alors qu’il exporte ses produits vers plusieurs pays d’Afrique, sa part de marché au Maroc reste dérisoire, bloquée sous la barre des 2%.

Cette situation est d’autant plus incohérente que les politiques publiques semblent se contredire au plus haut niveau. D’un côté, le ministère des Finances augmente les taxes douanières sur les produits importés pour stimuler l’industrie nationale. De l’autre, les services de santé continuent de privilégier des achats à l’étranger, souvent plus coûteux que les alternatives fabriquées localement et immédiatement disponibles.

La réponse de l’administration face aux pénuries

La Direction d’approvisionnement en médicaments et produits de santé assure agir dans le respect du cadre réglementaire. Elle souligne que les appels d’offres sont ouverts à tous, précisant toutefois que l’attention portée aux opérateurs locaux concerne leur implantation géographique et non l’origine de fabrication. Cela signifie qu’un simple importateur basé au Maroc bénéficie du même traitement qu’un véritable producteur industriel local.

Concernant les ruptures de stock de tests VIH, qui ont duré plus d’un an dans certaines régions, l’administration évoque des tensions logistiques internationales et des délais de procédures. Une explication qui peine à convaincre les professionnels de santé, conscients que des solutions locales homologuées étaient prêtes à être livrées sans délai.

Souveraineté sanitaire et objectifs 2030

Au-delà des chiffres, c’est la stratégie de lutte contre le sida qui est impactée. Le Maroc s’est engagé à atteindre les objectifs 95-95-95 de l’ONUSIDA pour éradiquer la menace d’ici 2030. Ces cibles reposent sur un dépistage massif et rapide. Sans tests accessibles, notamment pour les ONG comme l’ALCS ou OPALS qui interviennent auprès des populations les plus éloignées des circuits classiques, ces ambitions s’éloignent.

Pour l’infectiologue Jaafar Heikel, l’autonomie sanitaire passe par la validation et l’utilisation des technologies produites sur le sol national. Favoriser le « made in Maroc » n’est pas seulement un choix économique, c’est une nécessité de santé publique. Si le ministère affirme sa pleine mobilisation, les acteurs de la société africaine attendent désormais des actes concrets pour ne plus laisser les intérêts de fournisseurs étrangers primer sur la sécurité sanitaire citoyenne.