Nigéria : crise humanitaire et insécurité persistante au cœur de l’Afrique

Une crise humanitaire majeure et sous-estimée

Les enlèvements d’écoliers, les attaques contre des villages entiers et les violences visant des fidèles dans les lieux de culte ont replacé le Nigéria sous les projecteurs internationaux ces derniers mois. Cette escalade de la violence a pris une dimension géopolitique inédite lorsque les États-Unis ont lancé, le jour de Noël, des frappes aériennes contre des positions jihadistes dans le nord du pays. Selon Washington, cette opération visait à protéger des communautés chrétiennes menacées, révélant ainsi l’urgence humanitaire qui frappe le pays.

Une insécurité qui dépasse les frontières religieuses

Les Nations Unies soulignent que les récits spectaculaires de violences, bien que marquants, ne reflètent qu’une partie de la réalité d’un pays confronté à une insécurité généralisée. Selon Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes au Nigéria, « la sécurité reste l’un des défis majeurs, et elle n’est plus cantonnée à une région : elle touche presque tout le territoire ».

Des racines profondes : l’insurrection jihadiste

Le conflit trouve son origine dans le nord-est du pays, dévasté depuis 2009 par une insurrection armée menée par Boko Haram, puis par ses dissidences, dont l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Près de deux décennies plus tard, cette guerre prolongée a profondément fragilisé le pays.

« Plus de deux millions de personnes sont encore déplacées, et pas temporairement : une génération entière a grandi dans des camps, sans connaître autre chose », explique M. Fall. Les données disponibles révèlent plus de 40 000 morts depuis le début du conflit, des milliers d’écoles et de centres de santé détruits, ainsi que des terres agricoles rendues inaccessibles. Les populations sont privées de toute activité économique, privées de leur dignité.

Des enfants marchent dans la boue dans un camp pour personnes déplacées à Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria.

L’émergence de violences diffuses

À cette insurrection s’ajoute une violence plus diffuse. Dans le nord-ouest, des États comme Zamfara, Katsina ou Sokoto subissent ce que les autorités qualifient de « banditisme » : des groupes armés criminels qui pillent, enlèvent et rançonnent. « Des villages entiers ont été désertés. Aujourd’hui, on parle d’environ un million de déplacés rien que dans le nord-ouest », précise M. Fall.

Dans la ceinture centrale, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la pression foncière et les chocs climatiques, ont provoqué d’autres vagues de déplacements. Plus au sud, des foyers de tension persistent, mêlant revendications séparatistes et sabotages liés à l’exploitation pétrolière.

Résultat : avec environ 3,5 millions de personnes ayant fui leur foyer, le Nigéria concentre à lui seul près de 10 % des déplacés du continent africain.

Une violence généralisée, pas un génocide ciblé

Les attaques récentes contre des églises et des écoles chrétiennes ont ravivé un débat international. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna ; quelques jours plus tôt, des villages du nord-ouest étaient attaqués, faisant des dizaines de morts, tandis que des élèves étaient de nouveau pris pour cibles autour de l’école catholique de Papiri.

Ces violences spectaculaires rappellent un traumatisme ancien : Chibok, dans l’État du Borno, où 276 lycéennes, majoritairement chrétiennes, avaient été enlevées en 2014 par Boko Haram.

Sur la base de la protection des chrétiens face aux militants islamistes, les États-Unis ont ordonné, le jour de Noël, des frappes contre des positions jihadistes dans le nord-ouest du Nigéria. Certains responsables américains évoquent désormais un « génocide chrétien », une qualification que les Nations Unies refusent d’employer, faute de preuves d’une persécution délibérée.

« Attribuer cette violence à une persécution ciblée d’un groupe religieux, je ne franchirais pas ce pas », déclare Mohamed Malik Fall. « La grande majorité des plus de 40 000 morts de l’insurrection sont des musulmans. Ils ont été attaqués et tués dans des mosquées ».

Il rappelle qu’à Maiduguri, cœur historique de l’insurrection, une attaque survenue la veille de Noël a frappé une zone située « entre une mosquée et un marché », faisant des victimes parmi les fidèles musulmans. « L’insécurité affecte tout le monde, sans distinction de religion ou d’ethnie », insiste-t-il, mettant en garde contre des récits « qui risquent d’exacerber les fractures au lieu de renforcer la cohésion sociale ».

Des mères déplacées avec leurs enfants participent à un exercice d'évaluation de la famine organisé par le Programme alimentaire mondial (PAM) dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria.

Une urgence humanitaire massive et sous-financée

Derrière la crise sécuritaire se dessine une urgence humanitaire de grande ampleur. Dans les seuls États du nord-est, 7,2 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d’assistance, dont près de 6 millions en situation sévère ou critique, selon l’ONU.

L’insécurité alimentaire devient un enjeu central. Les projections évoquent jusqu’à 36 millions de personnes susceptibles de basculer dans différentes phases d’insécurité alimentaire dans les mois à venir. Chez les enfants de moins de cinq ans, plus de 3,5 millions risquent de souffrir de malnutrition aiguë. « Et les conséquences ne sont pas seulement immédiates », alerte M. Fall. « La malnutrition affecte le développement cognitif, l’éducation, et continue à produire ses effets à l’âge adulte ».

À ces vulnérabilités s’ajoutent les chocs climatiques – sécheresses, inondations –, les épidémies récurrentes de choléra ou de méningite, et un système de santé fragilisé.

Or, les financements se sont effondrés. « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an », rappelle le coordonnateur onusien. « En 2024, c’était 585 millions. L’an dernier, à peine 262 millions. Et cette année, nous ne sommes même pas certains d’atteindre 200 millions ».

Le géant économique face à ses responsabilités

Le paradoxe nigérian est frappant : une crise humanitaire massive dans l’une des plus grandes économies d’Afrique. « Le Nigéria n’est pas le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud », rappelle M. Fall. « C’est un pays qui a des ressources. Le premier responsable de la réponse humanitaire reste le gouvernement ».

Pour l’ONU, l’enjeu est désormais de transférer progressivement le leadership de l’aide aux autorités fédérales et aux États du pays, tout en appelant les bailleurs à ne pas détourner le regard. « Aucune population n’aime vivre de l’assistance », conclut-il. « Les gens préfèrent qu’on les aide à accéder à des opportunités économiques plutôt que de dépendre de l’aide. Donner du poisson, c’est bien. Apprendre à pêcher, c’est mieux ».