Au-delà du terrain : l’amitié Maroc-Sénégal à l’épreuve du football

En posant le pied à Dakar, une légère appréhension m’habitait. La raison ? La Coupe d’Afrique des Nations (CAN). L’histoire de cette finale est bien connue, ayant malheureusement instillé une certaine amertume dans les relations entre le Maroc et le Sénégal. Une réalité souvent évoquée et difficile à contredire.

Amadou, un chauffeur de taxi quinquagénaire, affable et souriant, a rapidement identifié ma nationalité marocaine. Au fil de notre conversation décontractée, il a conclu par ces mots : « Malgré tout, le Sénégal et le Maroc sont frères… ».

Ce « malgré tout » est lourd de sens. Il transforme une déclaration de fraternité en une expression de tension sous-jacente. Un simple match de football a-t-il réellement le pouvoir de fracturer des liens ancestraux ? Ou n’a-t-il été qu’un catalyseur, la goutte d’eau révélant des fragilités déjà présentes ?

Le sujet de la CAN ressurgit fréquemment, telle une ombre planant sur les discussions, prête à alourdir l’atmosphère. Dans les bazars animés du quartier Plateau, au cœur de Dakar, la négociation d’un tissu local a tourné à la confrontation. Le commerçant, pratiquant des prix variables, annonçait : « C’est 13 000 XOF le mètre ». Après plusieurs tentatives infructueuses à 10 000 ou 11 000, j’ai tenté l’approche habituelle : « Nous sommes vos frères du Maroc ! » Cette invocation de la fraternité, ou un « assalamou alaykoum » appuyé, fonctionne généralement comme un brise-glace et permet d’obtenir de meilleurs prix à travers l’Afrique. Mais pas cette fois. Le commerçant, visiblement irrité, a rétorqué : « Ah, si c’est le Maroc, alors c’est 20 000 XOF ! »

« Il faut espérer que tous ces sentiments troubles s’effaceront bientôt d’eux-mêmes, au Sénégal comme au Maroc… »

C’était une manière polie de signifier un refus de vente. Nous nous sommes retrouvés, indirectement, priés de quitter les lieux, presque comme des intrus.

Lors d’une discussion avec une militante des droits humains, engagée dans la lutte contre l’excision des jeunes filles, une demande inattendue a surgi : « S’il vous plaît, libérez nos frères détenus au Maroc, qu’attendez-vous pour le faire ? » La libération des supporters sénégalais arrêtés et jugés après la fameuse finale est un sujet récurrent, qui m’a été rappelé par d’autres interlocuteurs.

Certains habitants de Dakar avouent sans détour boycotter les commerces tenus par des Marocains. Leurs propos sont francs, dénués de la prudence diplomatique ou commerciale. Toutefois, pour apaiser la situation, ils ajoutent souvent : « Au Sénégal, nous aimons beaucoup les Marocains… ».

Cette affirmation est probablement sincère, mais elle est incomplète. Les points de suspension qui l’accompagnent peuvent être remplis par des sentiments de colère, de frustration, d’incompréhension, voire de blessure. Il est essentiel d’espérer que ces émotions complexes s’estomperont progressivement, tant au Sénégal qu’au Maroc.

Les gouvernements et les fédérations sportives finiront par trouver un terrain d’entente, car l’intérêt commun et la raison l’emportent toujours. Cependant, les blessures humaines cicatrisent différemment, et bien plus lentement.

Ce séjour au Sénégal fut, en somme, bref mais intense. Il a été marqué par ces tensions latentes, sans pour autant être gâché. La chaleur humaine, la joie de vivre et l’amitié sincère des Dakarois ont rendu cette expérience inoubliable, une amitié sans aucun point de suspension.